Rechercher
Rechercher

Liban - Éclairage

Une nouvelle donne incontournable : l’acte d’accusation du TSL

Le Liban incarne, depuis la démission des ministres du 8 Mars la semaine dernière, un paradoxe tout à fait curieux. D'une part, il paraît être inexorablement voué aux marécages de l'immobilisme sur le plan institutionnel, et ce pour de longues semaines à venir, avec le report par le président de la République, Michel Sleiman, au 24 et 25 janvier, des consultations parlementaires prévues à l'origine hier au palais de Baabda. De l'autre, les événements s'y succèdent à une vitesse effrénée depuis quelques jours, et le bourbier local doit désormais faire face à une nouvelle donne incontournable : la justice internationale, qui n'est plus désormais une potentialité donnant lieu aux spéculations les plus variées, mais une réalité bien palpable. Le procureur du Tribunal spécial pour le Liban, Daniel Bellemare, a présenté hier au juge de mise en état, Daniel Fransen, un acte d'accusation accompagné de pièces justificatives, comme l'a annoncé le greffier du Tribunal, Herman von Hebel.
En parallèle à ces deux dynamiques, locale et internationale, s'est également mise en branle hier une troisième, régionale, avec la réunion qu'ont tenue à Damas le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, l'émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa, et le président syrien Bachar el-Assad. Ce sommet a débouché sur un communiqué favorable à « une solution de la crise libanaise basée sur les bons offices syro-saoudites afin de réaliser l'entente entre les Libanais et empêcher la dégradation de la situation », selon l'agence syrienne officielle SANA.
Ces trois dynamiques totalement imbriquées - dont l'une, locale, n'a rien de dynamique, mais représente au contraire le statisme à l'état le plus pur - ont donné l'impression hier que la situation revenait à la case départ, c'est-à-dire au statu quo dans les rapports de force qui prévalait avant la démission du cabinet entre les deux camps, et à la relance de l'initiative syro-saoudite, dont le 8 Mars avait annoncé le trépas à la veille du retrait de ses représentants du gouvernement Hariri.

Les faits
C'est une heure avant le début des consultations parlementaires prévues hier matin que la présidence de la République a donc fait paraître un communiqué pour annoncer le report de ces dernières à la semaine prochaine « après avoir évalué les positions des différentes parties libanaises et afin de veiller à assurer l'intérêt national ».
Selon des sources proches de la présidence, le chef de l'État a agi pour « donner la chance aux concertations et aux contacts internes et externes visant à permettre de trouver une issue à la crise actuelle », notamment à l'occasion du sommet de Damas sur le Liban entre la Syrie, la Turquie et le Qatar. Le président a pris sa décision au terme de concertations avec le président de la Chambre, Nabih Berry, le chef du Rassemblement démocratique, Walid Joumblatt, et d'autres composantes du 8 Mars, qui ont soutenu cette initiative, avant de contacter Saad Hariri pour le tenir au courant de son intention de reporter les consultations. Michel Sleiman l'aurait aussitôt invité, toujours selon les sources proches de Baabda, à répondre par la positive à cette initiative.
Selon d'autres sources bien informées, c'est le président syrien Bachar el-Assad qui aurait pris contact avec le président Sleiman pour réclamer le report des consultations en attendant le sommet de Damas, ce qui aurait aussitôt incité le chef de l'État à sonder les opinions des différentes parties pour leur proposer cette solution. La proposition du président syrien aurait, à l'évidence, obtenu le soutien du 8 Mars et d'un Walid Joumblatt rescapé une fois de plus de l'heure des grands choix. Saad Hariri aurait, pour sa part, exprimé son désaccord au président face à cette initiative, dans la mesure où les consultations parlementaires auraient montré une fois de plus face à ses détracteurs qu'il reste, malgré toutes les pressions, à la tête d'une majorité parlementaire. D'autant que le report des consultations était la revendication du 8 Mars, après que M. Joumblatt eut successivement exprimé, devant Hassan Nasrallah et Bachar el-Assad, son incapacité à pouvoir forcer la main à tous les députés de son bloc et à faire basculer la majorité du côté de ladite opposition.
Le gel des consultations parlementaires à Beyrouth a permis à la Turquie et au Qatar de se rendre à Damas pour tenter de discuter, avec la Syrie, d'éléments de solution à la crise au Liban. C'est donc à l'issue de cette rencontre, « qui a porté sur les derniers développements au Liban et dans la région, notamment la crise au Liban », que les trois chefs d'État ont exprimé leur attachement à une solution syro-saoudite. Le communiqué a également salué « la décision du Liban de reporter les consultations parlementaires afin de permettre aux efforts politiques en cours d'aider les Libanais à trouver une solution ».
Par ailleurs, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, et son homologue qatari, Hamad ben Jassem, qui ont pris part au sommet de Damas, sont attendus ce matin à Beyrouth, où ils seront successivement reçus par MM. Sleiman, Hariri et Berry, « puis par un responsable du Hezbollah, le député Mohammad Raad, ou quelqu'un de plus haut placé », selon une source bien informée dans le but d'aider au dénouement de la crise. M. Davutoglu arrivera donc à Beyrouth après avoir pris acte de la position de Téhéran sur la crise, puisqu'il a rencontré hier soir en Turquie son homologue iranien par intérim, Ali Akbar Salehi, avec qui il a spécifiquement évoqué la question libanaise.
La Turquie a également annoncé hier, de Damas, par le biais de Recep Tayyip Erdogan, qu'elle participerait au « Groupe de contact » proposé par le président français Nicolas Sarkozy, et qui devrait être constitué de pays prêts à mettre en commun leurs efforts pour aider le Liban à surmonter la crise.
C'est dans ce contexte particulièrement fébrile sur le plan diplomatique que Daniel Bellemare a finalement remis son acte d'accusation au juge Fransen, un document qui restera pour l'instant confidentiel, selon le TSL.

Interprétation
C'est une équation locale reposant sur deux impossibilités qui se dégage des événements d'hier, et qui explique le statu quo.
D'une part, le Hezbollah et ses alliés ont échoué à atteindre les objectifs qu'ils s'étaient fixés. La tentative du Hezb de transposer au plan institutionnel la suprématie qu'il possède sur le terrain grâce à son arsenal, en faisant basculer la majorité et en formant un gouvernement monochrome, s'est heurtée à un mur. Le 14 Mars possédait jusqu'au moment des consultations hier la majorité parlementaire, et Saad Hariri aurait donc été chargé de former le nouveau cabinet. Le Hezb voulait former un cabinet monochrome grâce à ce basculement de la majorité et placer un Premier ministre qui soit favorable à son objectif ultime : abattre le Tribunal spécial pour le Liban. Or la Syrie, qui avait poussé à la démission des ministres du 8 Mars, n'est pas en mesure de pousser le putsch plus loin, ni sur le plan institutionnel ni sur le plan militaro-sécuritaire, compte tenu de la pression internationale extraordinaire sur Damas à ce niveau. Il s'agit donc de la première impossibilité, qui se traduit par l'échec du « coup d'État » du 8 Mars.
D'autre part, le 14 Mars est incapable aujourd'hui de former un cabinet tout seul, face à l'échec de la tentative du 8 Mars. C'est, à première vue, la deuxième impossibilité. Le report des consultations et le sommet de Damas ont visé en quelque sorte à sauver la face de Damas dans le contexte actuel. Le président Assad se retrouve associé au « Grand Frère » turc et au « Grand Médiateur » régional qatari dans des efforts régionaux pour trouver une solution à la crise, ce qui signifie, en d'autres termes, que le régime syrien n'est plus capable de faire cavalier seul au Liban comme jadis. Mais qu'il doit être désormais entouré, circonscrit, contenu. Dans cette optique, aussi bien Damas que ses alliés à Beyrouth sont désormais contraints de faire face d'une manière très pragmatique à la nouvelle donne que constitue l'acte d'accusation du TSL. Le retour à l'initiative syro-saoudite, évoqué dans le communiqué de Damas, change ainsi totalement de sens : il n'est désormais plus question de torpiller le Tribunal, ce qui était auparavant la principale motivation de la Syrie dans ses efforts communs avec l'Arabie saoudite, mais d'assurer la stabilité au Liban à l'ombre du processus enclenché à La Haye.
Face à ces deux impossibilités, le Liban entre donc dans un statu quo temporaire, qui devrait se traduire par une impasse de plusieurs semaines au niveau de la formation du cabinet, chacun des deux camps étant pour l'instant dans l'impossibilité de « trancher ». Mais la dynamique constituée par la justice internationale viendra certainement peser de tout son poids pour faire voler en éclats le statu quo, et les rapports de force, aujourd'hui au détriment du 14 Mars, devraient progressivement s'inverser. Cette dynamique exercera en effet de facto, dans les semaines à venir, une pression de plus en plus forte sur le 8 Mars, dès que la date de la publication de l'acte d'accusation commencera à se rapprocher, surtout s'il s'avère effectivement que des individus appartenant au Hezbollah ont trempé dans l'assassinat de Rafic Hariri. Cette nouvelle configuration pourrait, à ce moment-là, ouvrir la voie à la formation d'un cabinet. Car ce ne sera plus, alors, le 14 Mars qui voudra tout donner pour qu'un gouvernement soit de nouveau sur les rails... mais le Hezbollah, aux moindres frais.
Le Liban incarne, depuis la démission des ministres du 8 Mars la semaine dernière, un paradoxe tout à fait curieux. D'une part, il paraît être inexorablement voué aux marécages de l'immobilisme sur le plan institutionnel, et ce pour de longues semaines à venir, avec le report par le président de la République, Michel Sleiman, au 24 et 25 janvier, des consultations parlementaires prévues à l'origine hier au palais de Baabda. De l'autre, les événements s'y succèdent à une vitesse effrénée depuis quelques jours, et le bourbier local doit désormais faire face à une nouvelle donne incontournable : la justice internationale, qui n'est plus désormais une potentialité donnant lieu aux spéculations les plus variées, mais une réalité bien palpable. Le procureur du Tribunal spécial pour le Liban, Daniel Bellemare, a...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut