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Moyen Orient et Monde - Le Point

Le pain et le sang

Tout commence par une maladroite démarche du Front monétaire international, qui n'en rate pas une, pour « une stabilisation de l'économie nationale ». Le gouvernement réagit par une augmentation des prix du pain et des produits céréaliers, comme la semoule. Kasserine se révolte, mais aussi Douz, Kébili, el-Hamma, Gabès, entraînant en riposte la proclamation de l'état d'urgence et l'instauration du couvre-feu.
Comme une impression de déjà-vu ? Combien justifiée ! Les événements évoqués remontent aux derniers jours de décembre 1983, marqués par « les émeutes du pain ». Le bilan, alors, est lourd : 70 morts selon les chiffres officiels ; 143 morts, d'après un décompte dans les hôpitaux. Le correspondant du journal Le Monde parle des « ceintures rouges » dans les grandes villes, dont les habitants vivent au-dessous du seuil de la pauvreté et qui « ont rejoint dans leur révolte les populations déshéritées du bled ».
Les troubles, essentiellement sociaux là aussi, qui ont débuté il y a trois semaines ont rapidement pris une tournure violente, gagnant d'abord la proche banlieue puis, avant-hier mardi, la capitale elle-même. L'État parle de 21 morts ; l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), par la voix d'un de ses membres, Sadok Mahmoudi, avance le chiffre d'une cinquantaine de victimes et évoque une situation de « chaos » à Kasserine, principale ville du centre. Le dirigeant syndical évoque en outre des pillages de commerce et des tirs de snipers « par des effectifs de police, qui se sont ensuite retirés ». Énorme, si ces informations venaient à être confirmées. Toujours est-il que le président de la République vient de réagir, avec un retard qui en dit long sur ses hésitations ainsi que sur les divergences qui opposent entre eux les membres du pouvoir quant aux solutions à mettre en place. Limogeage du ministre de l'Intérieur Rafik Belhaj Kacem (il faut bien offrir une victime expiatoire au bon peuple), libération de toutes les personnes arrêtées, formation d'une commission d'enquête sur la corruption, promesse de création de nouveaux emplois, mais aussi déploiement de renforts militaires dans les grandes agglomérations du pays et, selon certaines sources, remplacement du chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar. Habib Bourguiba avait eu, en son temps, une attitude bien dans son style. « Toutes les augmentations (des prix des denrées de première nécessité) sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien », avait lancé le combattant suprême dans une allocution mémorable.
Vingt et un an après, la précarité sociale, le chômage sont toujours présents dans la vie de tous les jours, frappant toutes les couches de la population mais surtout des jeunes, bardés de diplômes, soucieux de se tailler une place au soleil mais qui se heurtent à des horizons désespérément bouchés. Tout cela dans un climat alourdi par un véritable bouclage pratiqué par une classe politique à laquelle continue de cruellement manquer ce que les étudiants de Mai 1968 réclamaient avec insistance : « L'imagination au pouvoir. » Après avoir déboulonné la statue du Commandeur, le 7 novembre 1987, Zinedine ben Ali avait été salué par ses partisans comme un sauveur. Succédant aux années « Si Habib », voilà que survenait un homme qui n'allait pas tarder à entamer une série de réformes économiques dans le même temps qu'il étouffait les extrémistes de tous bords, à commencer par les islamistes d'al-Nahda. Mais cinq mandats successifs, c'est au moins trois de trop. De plus, le boom local, tout relatif, ne pouvait résister indéfiniment à la brutale crise qui avait déferlé sur le monde dès 2008.
Désemparés, en proie au doute, ployant sous une poigne de fer qui rend plus insoutenables encore les difficultés de la vie au quotidien, conscients aussi que le régime commence à se ressentir des effets d'une évidente sénilité politique, les Tunisiens donnaient l'impression d'attendre l'inévitable étincelle censée mettre le feu aux poudres. L'occasion leur a été fournie par deux incidents : l'un mineur (une altercation entre un chauffeur de camion et un policier qui lui avait confisqué ses papiers et son téléphone portable), l'autre dramatique (un marchand ambulant de 26 ans, Mohammad Bouaziz, qui s'était immolé par le feu parce que sa marchandise de fruits et de légumes avait été saisie). Les grands mouvements populaires, on le sait, naissent de tels événements. Il reste à savoir si les mesures annoncées hier suffiront à contenir l'ire des foules. Dans l'affirmative, le couvre-feu imposé mercredi en soirée ne représenterait qu'une simple mesure de précaution. Sinon, il pourrait être annonciateur de troubles supplémentaires.
La verte et riante Tunisie entame un lent réveil avec, dans la bouche, un goût de cendre. Un mauvais présage, il y a tout lieu de le craindre, pour les jours à venir.
Tout commence par une maladroite démarche du Front monétaire international, qui n'en rate pas une, pour « une stabilisation de l'économie nationale ». Le gouvernement réagit par une augmentation des prix du pain et des produits céréaliers, comme la semoule. Kasserine se révolte, mais aussi Douz, Kébili, el-Hamma, Gabès, entraînant en riposte la proclamation de l'état d'urgence et l'instauration du couvre-feu.Comme une impression de déjà-vu ? Combien justifiée ! Les événements évoqués remontent aux derniers jours de décembre 1983, marqués par « les émeutes du pain ». Le bilan, alors, est lourd : 70 morts selon les chiffres officiels ; 143 morts, d'après un décompte dans les hôpitaux. Le correspondant du journal Le Monde parle des « ceintures rouges » dans les grandes villes, dont les habitants vivent...
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