Si l'on ne sait pas quel chef d'État (Barack Hussein Obama, Benoît XVI, Mary MacAleese, Nicolas Sarkozy, les reliques de Nicolas II dernier tsar de toutes les Russies...) les surdivisés chrétiens du Liban pourraient ramener pour montrer à leurs compatriotes chiites et sunnites qu'eux aussi savent organiser des bains de foule, l'on est extrêmement désolés pour les Libanais druzes : qui pourraient-ils bien emmener entre Moukhtara et Rachaya pour faire plaisir à la masse ; pour, eux aussi, recréer ces cirques romains où la plèbe amassée dans les gradins se nourrirait à satiété, à défaut de pain, d'idoles, de petits mortels divinisés ?
Et de surenchères. Surtout de surenchères : communautaires, sectaires, identitaires, grégaires et limite xénophobes ; des surenchères en tous genres, comme s'il n'y en avait pas suffisamment dans les gènes même des Libanais pour ne pas avoir à en exporter avec une régularité et une méticulosité désormais insensées.
Le point n'est pas de savoir si Recep Tayyip Erdogan, qui était l'invité du seul État libanais et non pas d'un binôme hybride et bâtard État-Courant du futur, est la réponse du berger à cette bergère qui avait accueilli Mahmoud Ahmadinejad comme un mehdi, ni le dernier (mais sûrement pas l'ultime) maillon d'une chaîne qui avait commencé par l'arrivée retentissante à Beyrouth, main dans la main et yeux dans yeux, de Abdallah d'Arabie et de Bachar de Syrie - évidemment que d'une pierre, deux coups ont été faits.
Le point n'est pas de savoir non plus si le très cravaté Erdogan, de plus en plus en substitut régional, donc international, de feu Rafic Hariri dans l'incarnation d'un islam(isme) modéré aux contours certes toujours très flous, aurait pu ou pas profiter de son escale beyrouthine pour briser un tabou turc et demander pardon aux Arméniens, fût-ce en son nom personnel - évidemment qu'il aurait dû...
La question n'est pas non plus de savoir si le très populaire Premier ministre turc (il multiplie ses médailles en chocolat en provenance des pays arabes : hier à Beyrouth homme de l'année par l'Union des banques arabes, demain à Tripoli le prix Kadhafi des... droits de l'homme...) était conscient d'être utilisé, dans le Akkar et à Saïda, pour faire passer mille et un messages en direction de la banlieue sud et de Bint Jbeil - évidemment, il l'était, et même devait-il en être probablement très satisfait : dans ce maelström proche-oriental du IIIe millénaire, Ankara et Téhéran se livrent à une guerre politicomédiatique à coups de gros symboles et sans merci pour prendre la place des Arabes aux chevets des grands métastasés : Palestiniens, Irakiens et, comme de bien entendu, Libanais...
La question, du coup, n'est pas de savoir, là non plus, si l'équation S-S, la syro-saoudienne que d'aucuns ont vite enterrée avec l'eau de l'hernie royale du souverain wahhabite et dans les remugles des nouvelles révélations sur l'attentat du 14 février 2005, a été remplacée par la T-I, la turco-iranienne, entre le déplacement de Recep Tayyip Erdogan et celui d'aujourd'hui, très attendu, de Saad Hariri à Téhéran et que la moitié de la planète va surveiller à la loupe - évidemment, tout le monde s'en moque : tant que les Libanais auront besoin de Taëf, de Doha, de S-S ou de T-I, le Liban continuera de se porter très mal.
Dorénavant, il ne faudra prendre en compte que cette polarisation inouïe et sauvagement délétère, cette symétrie mortelle entre sunnites et chiites, et qui, à la moindre occasion, ne laisserait indemnes ni chrétiens ni druzes. Le Liban est désormais moins cette arène où se jouent les guerres des autres que cette sordide cour de récréation où l'on joue à la vie à la mort à qui a la plus grosse et où doivent se solder les comptes internes, ces graves, ces profondes rancœurs qui ne datent certes pas d'hier centuplées par l'assassinat de Rafic Hariri et les soupçons, ne serait-ce que d'avoir été au courant (aurait-il pu seulement en être autrement...), qui pèsent sur le Hezbollah et la Syrie. Et l'Irak est si proche.
Ce n'est sûrement pas en s'époumonant, de Clemenceau, de Moukhtara ou d'ailleurs et avec les meilleures intentions du monde, à réclamer que le gouvernement Hariri se réunisse pour dénoncer le TSL et son acte d'accusation, que l'on réglerait, bien au contraire, quoi que ce soit.
Le mal vient de (bien trop) loin.

