Son état de santé amène les observateurs à se demander jusqu'à quel point se poursuivront les réformes politiques et sociales engagées par le roi, qui ont commencé à se faire sentir dans la vie quotidienne du royaume ultraconservateur. Ainsi, l'emprise de la police religieuse, redoutée par la population, a été desserrée, et les femmes osent désormais se découvrir le visage et agrémenter les abayas noires de motifs et de couleurs. Les sociétés arrivent à contourner la stricte interdiction de la mixité dans leurs bureaux, et certaines réformes ont été introduites dans le secteur de l'éducation alors que les organisations de défense des droits de l'homme n'hésitent plus à dénoncer les violations dans ce domaine.
Les Saoudiens, dans leur ensemble, semblent soutenir les réformes prudentes introduites par le roi. « Il fait beaucoup de choses positives. J'espère qu'il demeurera avec nous pour longtemps », affirme Ahmad, un jeune banquier de Riyad. Mais certains s'impatientent. « Les réformes ne vont pas à la vitesse souhaitée par la classe moyenne », estime le journaliste de renom Jamal Khashoggi. « Nous allons dans la bonne direction, mais pas assez vite », ajoute-t-il.
L'atmosphère a changé dans le royaume au cours des deux dernières années. Ainsi, les journaux ont publié des photos du roi en compagnie de femmes saoudiennes, le visage découvert. Les journaux et les émissions de télévision critiquent parfois le gouvernement ou les chefs religieux et rapportent certains scandales. « Dans les journaux, les gens critiquent ouvertement la politique du ministre des Finances », souligne ainsi l'économiste grec John Sfakianakis, un habitant de longue date du royaume.
Mais officiellement, les règles n'ont pas changé. La pratique de toute autre religion que l'islam est toujours interdite, la mixité prohibée, et la police religieuse existe toujours. Les femmes n'ont pas le droit de conduire et ont besoin de l'autorisation d'un gardien mâle pour toutes les décisions importantes, et les salles de cinéma et les concerts sont interdits. Une récente décision du ministère du Travail d'autoriser les femmes à travailler comme caissières dans les supermarchés a provoqué une levée de boucliers des autorités religieuses qui ont issu une fatwa la dénonçant. En mai dernier, M. Kashoggi lui-même a été forcé de démissionner de son poste de rédacteur en chef du quotidien al-Watan après la publication dans le journal d'un article d'opinion critiquant le salafisme, un mouvement sunnite appelant à un retour à l'islam des origines. Et certaines personnes militant pour la démocratie, comme l'économiste Mohammad al-Qahtani, affirment que le roi n'a pas procédé à des réformes politiques fondamentales, comme la tenue d'élections.
La discussion publique sur les réformes est néanmoins engagée sur le Web parmi les Saoudiens, assure l'activiste Fouad al-Farhan, qui a été emprisonné pendant un an en 2008 pour ses activités en faveur de la démocratie sur Internet. Une grande question est de savoir si les réformes se poursuivront après le départ du roi Abdallah. « Je suis certain que (...) quel que soit le successeur, il poursuivra plus ou moins la même orientation en matière de politique intérieure et étrangère. Je ne crois pas que la dynastie des al-Saoud sera dirigée par un fanatique ou un ultralibéral », estime l'analyste américain Thomas Lippman.

