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Moyen Orient et Monde - Le Billet

Estivation

Le monde arabe subit aujourd'hui des phénomènes qui semblent
corroborer les prédictions sur le changement climatique.

Salma sortit de la maison. Au contact de l'air, sa peau frémit. Réaction finalement normale d'un épiderme sevré d'air non recyclé depuis six mois.
Pour cette première sortie à l'air libre, Salma portait une chemise à manches longues, un pantalon en lin, des lunettes de soleil, des baskets en toile et un chapeau de paille. Elle avait enduit ce qui dépassait, son visage et ses mains, d'une crème de protection solaire indice « 250 », étanchéité totale. La télévision avait prévenu la veille que le niveau d'UV serait encore particulièrement élevé. Mais surtout, le proverbe ne disait-il pas : en octobre, reste sobre. Malgré cet attirail, l'air était parvenu à effleurer la peau de Salma, d'où la surprise de l'épiderme.
Dans son sac à main, Salma avait fourré son carnet de santé. En cette première journée « portes ouvertes », il était fréquent que les forces de l'Organe ultra-rapide de prévention solaire (OUPS) procèdent à des vérifications aléatoires et intempestives dans la rue. Tout contrevenant étant puni d'une semaine supplémentaire d'estivation, il était plus prudent d'avoir sur soi la preuve que l'on avait bien suivi sa cure préparatoire au soleil, conformément aux ordres du ministère régalien de la Défense contre la canicule.
En ce 1er octobre, date officielle de la fin du semestre annuel d'estivation forcée pour cause de canicule biologiquement insupportable, flottaient dans la rue une émotion, un frisson partagés. Six mois que Salma et ses semblables passaient de la maison au garage souterrain, du bureau au mégacentre commercial, du cinéma à la piscine couverte. Six mois que la jeune femme et ses congénères ne s'étaient pas trouvés, directement, sous le soleil exactement.
Les rues de la ville étaient très poussiéreuses.
Pour cette première sortie, Salma avait décidé d'être raisonnable. Elle marcherait jusqu'au supermarché qui se trouvait à cinq minutes de chez elle, puis rentrerait à la maison. Au rayon primeurs, elle trouva des abricots importés à un prix outrancier. Parce que c'était la fin de l'estivation, elle se laissa tenter et prit trois abricots, un pour elle, un pour son mari et un pour Loubna, sa fille de 13 ans. De retour chez elle, elle trouva Loubna révisant son cours d'histoire sur la table de la cuisine. Elle lui tendit un abricot. Loubna croqua dans le fruit en continuant à lire son cours illustré par un cliché de vergers s'étalant sur le flanc d'une colline présentée comme appartenant à son pays. Loubna demanda à sa mère si elle avait déjà vu ça. Sa mère lui répondit qu'elle avait entendu son arrière-grand-mère mentionner ce genre de tableau en lieu et place des montagnes pelées qui composaient le paysage actuel. Mais l'arrière-grand-mère ayant aussi évoqué de grandes étendues vertes, Salma s'était dit que la vieille déraillait sévère.
Vers 17 heures, on sonna à la porte, c'était son amie Rania. Elle était venue en voiture, sa faible constitution l'empêchant de supporter les 41 degrés ambiants.
Les deux femmes prirent un café et, émoustillées par une certaine liberté retrouvée, commencèrent à faire des projets pour le mois prochain, quand le mercure aurait chuté de quatre ou cinq degrés. Salma avait un penchant pour la mer et se réjouissait à l'idée d'aller passer une journée sur la « Saint George Island », cette île dont les plus vieux disaient qu'elle avait été, un jour, le toit d'un grand hôtel. Rania était partante pour la « Saint George Island », même si elle n'appréciait pas la vue qu'on y avait sur la grande usine de recyclage d'eau de la ville. L'usine recyclait les eaux usées ainsi que les eaux rejetées par le gigantesque système collectif de climatisation qui fixait, conformément à un décret présidentiel, la température à 26 degrés pour tout le monde. Décision qui irritait le mari de Salma dont la dense pilosité requérait quelques degrés en moins pour un confort optimal.
Sa révision achevée, Loubna rejoint les deux femmes. En voyant la jeune fille, Rania eut un pincement au cœur. Depuis sept ans, elle attendait du gouvernement une autorisation de procréation. Mais le niveau des pluies ayant considérablement chuté ces huit dernières années, le gouvernement délivrait au compte-gouttes ces autorisations de reproduction indexées sur le niveau des réserves hydrauliques.
Sentant la détresse de Rania, Salma fit diversion et lui demanda des nouvelles de son mari. Celui-ci, directeur de l'agence humanitaire Action contre la canicule (AC), venait de rentrer du Yémen. Et il était pessimiste. Sanaa explosait. Les autorités n'avaient jamais réussi à gérer les conséquences du massif exode rural qu'avait entraîné la première grande sécheresse, au siècle précédent. Les autorités n'étaient pas non plus parvenues à enrayer la croissance démographique engendrée par une promiscuité accrue. Sanaa manquait de tout, sauf d'habitants. Les taux de maladie et de criminalité y étaient explosifs. Face à l'urgence, l'AC commençait à organiser des transferts massifs de population vers la Mongolie.
Quand Rania partit, Salma fut prise d'un coup de blues. Elle se dit qu'une douche lui ferait du bien. Elle entra dans la cabine, tapa le code qui lui avait été attribué par le ministère de l'Eau, plaça son œil devant le système de vérification biométrique, et attendit une minute que l'ordre soit transmis. Quand l'eau se mit à couler, elle entendit un petit bip lui indiquant que son compte « eau » avait été débité en liquide. Elle commençait à peine à se détendre, quand une voix métallique lui dit : « Quinze secondes avant coupure. Veuillez vous rincer. »
Salma sortit de la maison. Au contact de l'air, sa peau frémit. Réaction finalement normale d'un épiderme sevré d'air non recyclé depuis six mois.Pour cette première sortie à l'air libre, Salma portait une chemise à manches longues, un pantalon en lin, des lunettes de soleil, des baskets en toile et un chapeau de paille. Elle avait enduit ce qui dépassait, son visage et ses mains, d'une crème de protection solaire indice « 250 », étanchéité totale. La télévision avait prévenu la veille que le niveau d'UV serait encore particulièrement élevé. Mais surtout, le proverbe ne disait-il pas : en octobre, reste sobre. Malgré cet attirail, l'air était parvenu à...
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