Geoffrey Saba au piano à l’Assembly Hall. Photo Marwan Assaf
D'une Polonaise-Fantaisie aux quatre derniers « scherzi », en passant par un nocturne, trois mazurkas et la plus importante sonate du seigneur de Zelazowa Wola, un souffle revigorant a soufflé sur l'auditoire recueilli pour plus de deux heures de concert, entracte inclus. Une soirée présentée par la société New Horizon.
Ouverture donc avec cette polonaise, Polonaise-Fantaisie op 61 en la bémol majeur, la moins connue des opus révolutionnaires du pèlerin polonais, mais néanmoins belle et arborant déjà rythmes, harmonie complexe et une cavalcade de notes emportées, incendiaires et fougueuses.
Plus douce et caressante est l'œuvre qui suit, en donnant à la nuit son velours, sa tourmente, ses désirs secrets, ses flâneries insoupçonnées et ses soupirs. Il s'agit du Nocturne op 55 n° 2 où, par-delà une froide et discrète agitation, se profile un lyrisme, certes bien dans la veine romantique, mais fin et délicat.
Plus légères encore et surtout bondissantes et aériennes sont les trois Mazurkas (op 6 n° 2, op 56 et op posthume) qui ramènent l'auditeur au chant de la terre et surtout aux rythmes et balancements des danses nationales polonaises coulées dans un moule particulièrement romantique et éthéré du plus génial et virtuose des pianistes. Rêveries et évocations sensuelles pour ces danses tout en courbes. Graciles « mazourkas » comme un long cou de cygne qui se mire dans les eaux tout en affrontant le vent et les frondaisons qui descendent en rideau sur des berges tranquilles brusquement prises d'un réveil en sursaut.
Et arrive le moment grave et lumineux de cette somptueuse Sonate n° 2 op 35 en si bémol mineur avec ses mouvements (grave, doppio movimento, scherzo, marche funèbre, lento, finale presto) retraçant, en une longue narration d'un lyrisme absolu et fébrile, la douleur, le désamour, les séparations, la mansuétude et la consolation de Dieu.
Des grappes de notes opalescentes ou noires, des chromatismes vertigineux ou des mélodies diaphanes, entre ombre et soleil, entre enfer et paradis, entre vélocité et extrême lenteur, voilà les saisissantes images sonores pour cet ange de la mort aux ailes déployées qui effleure l'auditoire en toute douceur et fermeté.
Petit entracte pour toussoter et pour qu'une bonne partie du public quitte définitivement la salle (comprendre par là que le concert est trop long pour lui !) et reprise avec les quatre « scherzi » (op 20, op 31, op 39 et op 54) écrits entre 1831 et 1842 par le plus inspiré des maîtres du clavier.
Méditation et brio des contorsions des doigts en surfant sur les touches d'ivoire avec des envolées fantastiques et des interrogations existentielles que nul n'élude. Des pages habitées par l'exaltation, la quête du sens d'une vie, les remous intérieurs qui minent, tel un terrain vaseux, les passions déchirantes, on n'écrit pas impunément, même à une comtesse - Adèle de Furstenberg, en l'occurrence - un scherzo qui défie l'éternité par sa beauté, tel ce magnifique Scherzo n° 2 op 31 en si bémol mineur et les indomptés et indomptables intermittences du cœur, même quand la phtisie ronge le corps et les poumons impitoyablement.
Beauté et force de la musique pour vaincre l'éphémère et ce qui terrasse. Nul mieux que Chopin ne l'a dit.
Et sa voix, chargée de quelques scories, même traduite sans beaucoup de transparence ou de nuances sur un clavier qui sonne trop fort ou aux arpèges et tempi mal ourlés, reste envoûtante et incantatoire...


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