Le « David Beckham du violon ».
Si les mélomanes, férus de musique classique, lui font largement ovation, les jeunes, plus émoustillés par les rythmes endiablés, les cadences infernales et le fracas des batteries, lui font un tabac... Explication: David Garrett (parfaitement allemand comme son nom ne l'indique pas!), né en 1981 à Aix-La Chapelle, a opéré une subtile alchimie en transposant les «tubes» que les adolescents s'arrachent sur les cordes de son violon, avec arrangements adéquats.
Et nul autant que ce jeune violoniste, jouant de son charme, de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent précoce, n'a autant œuvré pour la conciliation de deux mondes, de la suppression du conflit des générations, de la fusion d'un public tout âge confondu. Mine de rien, un vrai travail de titans.
En fait, dans cette fulgurante carrière en flèche, il y a certes une touche de conte de fées, mais aussi beaucoup de labeur, de ténacité, de sacrifice et d'abnégation. Initié par son père au violon à quatre ans, l'enfant prodige fréquente vite les conservatoires de Lübeck et de Berlin. Et, bien sûr, très vite aussi il est repéré, remarqué, pris en chasse par ceux qui flairent l'exceptionnel.
À dix ans, mieux que la notoriété, il donne les premiers concerts publics, avec au menu du Pablo Sarasate. Effet «paff» garanti !
Reprise des études pour un perfectionnement encore plus étonnant avec Ida Haëndel pour décrocher, à quatorze ans, un contrat exclusif avec la «Deutsche Grammaphon» pour les 24 Caprices de Paganini. Exclusivité le rendant ainsi le plus jeune artiste de tous les temps jouissant d'un tel privilège, d'une telle faveur, d'une telle interprétation à haute responsabilité.
Perfectionniste, David Garrett se détourne du succès qui ne lui tourne guère la tête et s'inscrit en toute humilité à la Julliard School à New York sous la férule de Perlman.
Le violon, son unique et indéfectible compagnon, le laisse libre et inspiré, selon ses humeurs et ses coups de cœur, entre les pages de Bach, Vivaldi, Mozart, Beethoven, Brahms, Sibelius, Tchaïkovsky.
Lauréat du Festival de Verbier (mais ses prix sont innombrables !), il ne se contente pas des partitions dites simples, mais s'attaque à des œuvres périlleuses et presque peu jouées au violon, comme celles de Waxman, Ravel, Saint-Saëns, Conus, Schumann, Dvorak.
Pris par l'engrenage de l'esprit jeune, David Garrett, dont l'enfance a été subtilisée entre chromatismes, arpèges, solfège, déchiffrage et répétition des partitions, a découvert la vie et veut rattraper le temps... Non pas le temps perdu, mais celui où la vie a d'autres couleurs que celles d'un archet caressant, cravachant ou martelant les cordes de la boîte magique. Et voilà que depuis 2006, après de triomphales tournées aux quatre points cardinaux de la planète et une série de CD tous d'un classicisme de bon aloi (sonates de Mozart, Conus, Tchaïkovsky), David Garrett, grand admirateur pourtant de Hilary Hahn et Julian Raclin, entreprend en toute intrépidité un virage vertigineux. Un vrai saut dans le vide.
Va là où ton cœur te porte est le conseil des sages. Et c'est ce que fait ce musicien d'une rébellion tranquille qui, décidément, n'a rien de conventionnel avec ses jeans superdélavés, déchirés, troués, ses cheveux noués en queue-de-cheval et ses godasses militaires battant sur scène la mesure d'un archet plus rapide que l'éclair.
Avec une verve toute juvénile, une fougue irrépressible, du tempérament et un flair infaillible, cette star du violon plonge, en toute décontraction et un sens pertinent du non-conformisme, dans les airs modernes en vogue. Airs groovy, cool, jazzy, électrisés. En toute fermeté, mais avec doigté, il bouscule la tradition et mélange les genres. Il se veut libre, drôle, branché, révolté.
Il le dit et le manifeste en musique avec un look de play-boy échappé aux magazines de mode avec piercings, pantalon à taille basse, cheveux peroxydés, tee-shirt noir moulant et chapeau tyrolien piqué d'une plume...
Dans les bacs et sur scène, son nouveau CD, Free, un «cross-over» de mélodies ébouriffantes, sème chez les jeunes (et les moins jeunes!) un vent de fraîcheur curieusement vitaminé et tonique. Et ce CD, en fait bien inattendu, mais reflétant la personnalité mutante de l'artiste, contre toute attente, caracole au hit des tops. Le public, surtout jeune, toujours aux aguets des nouveautés, a mordu à l'hameçon habilement tendu. Accueil délirant pour le succès d'une musique qui ne dédaigne ni le hip-hop ni les contorsions raps, servie par un maître de l'archet sérieusement rompu aux partitions classiques les plus ardues.
De Michael Jackson à Gershwin, des éruptions volcaniques de Nothing else matters de Metallica aux frissons de l'Hiver de Vivaldi, en passant par les borborygmes incendiaires de Green Day, la musique, entre des cordes raclées et vibrantes, fait sa girouette en toute constance. Et l'assistance applaudit à tout rompre...
Les jeunes filles se pâment devant ce jeune homme à l'accoutrement néoromantique, bourré d'un talent décapant (la presse a évoqué même un «David Beckham du violon» en parlant de lui!) et les personnes âgées, tout en savourant les performances de ses staccatos et de ses «cadenza» extravagantes, ont fini par prêter oreilles plus attentives, non seulement à ses sérénades et ses trémolos lyriques, mais aussi aux échauffements de guitares électriques, au boucan des percussions et surtout au chant d'un archet aux lignes plaintives ou larmoyantes, rénovées et coulées dans un moule inédit.
Sans forfanterie ni emphase, David Garrett déclare, en toute simplicité et franchise: «J'ai toujours fait la musique que j'aime.»
Dans la même veine et en tons encore plus audacieux, d'autres titres ont suivi
(Virtuoso, Encore et Rocks Symphonies), mais la critique est loin d'être unanime sur le procédé de prosélytisme musical entrepris par l'artiste. Si les jeunes continuent de piaffer de plaisir, la presse ne fait pas de cadeau au violoniste et conteste ses versions «violonisées», même si elle apprécie et s'amuse de la théâtralité de ses travestissements en «Pirates des Caraïbes», avec un capitaine Sparrow au regard de velours, mais à la dentition parfaite, sans canines ou incisives dorées.
Original, déluré, provocateur David Garrett? Sans doute, mais reste intact son talent qui fouille, explore, invente et propose au public une vaste palette de choix pour une musique qui fait fi de l'espace, du temps et des modes. En fait, une musique qui a tous les dons d'ubiquité, qui va à la vitesse du siècle et ne s'embarrasse d'aucune barrière.

