Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Le Billet

Terres rares

La guerre de Troie débuta avec une reine enlevée, la Première Guerre mondiale avec un archiduc assassiné. Il sera dit que la guerre des terres rares aura débuté avec les errements d'un capitaine de chalutier.
7 septembre 2010. Un chalutier chinois navigue, l'air de rien et les filets à l'eau, autour de huit morceaux de terre perdus en mer. Huit îlots portant deux noms. Donc un de trop. Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois. Les îles sont contrôlées par les premiers, ce qui a le don de sévèrement irriter les seconds, qui ont sur elles des revendications.
Rapidement repéré par les gardes-côtes japonais, le chalutier chinois s'emmêle la dérive et heurte deux patrouilleurs nippons. À partir de quoi le chalutier est arraisonné et l'équipage arrêté pour cause d' « obstruction au devoir public ».
Commence alors une escalade diplomatique qui, de menaces imagées (« Si le Japon continue dans cette attitude imprudente, il goûtera à son propre fruit amer »), dérive inexorablement vers d'autres terres, autant, voire plus convoitées que les Senkaku/Diaoyu : les terres rares.
Les terres rares seront probablement aux décennies à venir ce que le charbon fut au XIXe siècle et le pétrole au XXe. De la matière à hypertension planétaire.
Comme leur nom ne l'indique pas, les terres rares sont non seulement des métaux, mais aussi relativement répandues au niveau de l'écorce terrestre (États-Unis, Australie, Canada, Kazakhstan, Vietnam). Les terres rares ont des noms sérieux en -ium (lutécium, le dysprosium, l'europium ou le terbium) et en -yme (néodyme), et entrent dans la composition des joyeusetés utilisées par les militaires (missiles de croisière, munitions guidées, radars, blindages réactifs) et les branchés (téléphones portables, écrans à cristaux liquides, I-Phone). Les terres rares n'en étant pas à une contradiction près, elles entrent aussi dans la production de produits écolos (moteurs hybrides, panneaux solaires, turbines d'éolienne), alors que leur mode d'extraction tient du cauchemar pour l'environnement (pollution à grande échelle) et la santé des mineurs (cancers à foison).
Le droit des travailleurs et les lobbys proenvironnements y étant ce qu'ils sont, la Chine est rapidement devenue le premier producteur mondial de terres rares. Premier producteur à tendance monopolistique de surcroît, Pékin fournissant tout de même 95 % de la demande, alors qu'elle ne possède que 40 à 50 % des réserves mondiales.
Le 24 septembre, soit quatre jours avant l'ouverture de son procès, le capitaine du chalutier chinois est subitement libéré. Le matin même, les négociants nippons, attendant leur cargaison habituelle de terres rares chinoises, n'en finissaient plus de ne rien voir venir dans le port de Tokyo.
Depuis, les grandes puissances, ayant réalisé qu'entre les mains des Chinois les terres rares tiennent de l'arme de pression massive, s'émeuvent et sonnent le tocsin. Les Japonais et les Américains appellent à la diversification des sources d'extraction. Sources dont la sécurisation de l'accès est jugée « vitale » par les Allemands. La bataille est lancée. Il en va de la survie de l'I-Pad et des têtes de missile. Autant dire de toute une civilisation.
Il est une autre bataille, plus silencieuse celle-là, qui se déroule dans le sud du monde, autour de terres qui se font, elles, effectivement de plus en plus rares.
Cette guerre oppose deux armées. La première est une armée de paysans et de fermiers. La seconde est composée de gouvernements de pays riches et d'investisseurs privés. Au niveau rapport de force, la balance n'en finit plus de se marrer.
Depuis un certain nombre d'années, les investisseurs étrangers, soucieux de satisfaire les besoins croissants des pays développés en biocarburants, céréales ou produits miniers, rachètent les terres agricoles des pays pauvres. En 2009, ces financiers (chinois, saoudiens, golfiotes, sud-coréens, britanniques et indiens) ont racheté l'équivalent en terres de 43 Liban, essentiellement en Afrique (Soudan, Ghana et Madagascar), mais aussi en Indonésie, Philippines, Argentine, Brésil et Paraguay. Du côté des agriculteurs, l'on pleure la perte de moyens de subsistance, de traditions séculaires, l'on pleure aussi les départs forcés et la hausse des prix alimentaires. Du côté de la Banque mondiale, on rassure et on assure que ces investissements (l'investissement étant à l'achat sauvage ce que le malentendant est au sourd) permettent le développement, la création d'emplois et l'accès aux nouvelles technologies. Entre les deux, la FAO (Food and Agriculture Organization), organe onusien, a promis la mise en place d'un code éthique. Nous voilà rassurés.
La guerre de Troie débuta avec une reine enlevée, la Première Guerre mondiale avec un archiduc assassiné. Il sera dit que la guerre des terres rares aura débuté avec les errements d'un capitaine de chalutier.7 septembre 2010. Un chalutier chinois navigue, l'air de rien et les filets à l'eau, autour de huit morceaux de terre perdus en mer. Huit îlots portant deux noms. Donc un de trop. Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois. Les îles sont contrôlées par les premiers, ce qui a le don de sévèrement irriter les seconds, qui ont sur elles des revendications.Rapidement repéré par les gardes-côtes japonais, le chalutier chinois s'emmêle la dérive et heurte deux patrouilleurs nippons. À partir de quoi le...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut