« Quand la France s'ennuie » : l'article de Pierre Viansson-Ponté paru dans Le Monde daté du 14 mars 1968 est entré dans l'histoire. Le journaliste - relayant dans une certaine mesure la constatation faite par Lamartine cent vingt-neuf ans plus tôt, dans une réponse à Thiers - y évoquait la lassitude de ses contemporains et cette sorte de vague à l'âme qui les saisit quand se posent de graves questions sans que nul ne leur trouve réponses. « Ils ne participent ni de près ni de loin, se désolait-il déjà, aux grandes convulsions qui secouent le monde. »
Le jugement paraît injuste aujourd'hui où, moins que jamais, on est en droit de dénoncer un certain « hexagonalisme ». On a maintes fois vu combien ils se sentent concernés, les Français, par des problèmes majeurs : famines, épidémies, guerres, séismes. La question est beaucoup plus grave. La mélancolie a cédé la place à une peur qui s'est installée, insidieuse et émolliente, dans les esprits. Alors, dans un étrange mais compréhensible exercice d'exorcisme, on défile dans les rues, calicots et caricatures à bout de bras. On s'en prend à une classe politique qui ressasse depuis des lustres les mêmes idées creuses après en avoir raté trop de fois le recyclage comme autant de nez refaits par un charlatan à la petite semaine. Surtout on caillasse et on brûle, sport devenu national, tout ce qui est à portée de main. Il y a longtemps déjà, le digne New York Times constatait, presque admiratif : « Aucun pays d'Europe n'immole des voitures aussi efficacement et avec autant de délectation ("gusto"). »
On pourrait relever que le conflit oppose d'étranges partenaires : des dirigeants de mouvement en difficulté avec leur base, des syndicats « durs » qui ne sont pas concernés par la réforme (à la RATP on part à la retraite à 50 ans et à 55 ans à la SNCF, à respectivement 50 et 55 ans en... 2023), des lycéens qui iront dans cinquante ans taquiner le goujon, un président de la République que l'on identifie - à son corps défendant - avec l'objet du différend. Eh ! oui, paradoxe des paradoxes, le chef de l'État au plus bas dans les sondages (29 pour cent, selon la dernière enquête) est jugé - j'entends bien, ce n'est pas là l'unique critique qui lui est adressée - insuffisamment monarchique. Après tout, ne l'a-t-il pas cherché ? C'est que, de plus, à trop vouloir personnaliser son mandat, Nicolas Sarkozy a fini par s'y identifier. Ministre de l'Intérieur, il se glorifiait, pauvre Brice Hortefeux, d'avoir « tué le job pour dix ans ». Successeur de Jacques Chirac, qui avait passé son second mandat à gérer le temps, il lui faut maintenant éviter de porter un coup fatal à la fonction suprême. Et pour cela, faire preuve d'imagination, tâche difficile, s'il en est, dans un pays revenu de tout.
Aujourd'hui, le Français doute, et d'abord de son président, trop manipulateur à son goût, volontiers enclin à affronter la crise un calendrier sous les yeux. Avec le long week-end de la Toussaint, lui a-t-on dit, les jeunes vont s'égailler aux quatre coins du pays, les dirigeants CFDT et CGT se retrouveront à court d'arguments face à leurs effectifs, l'opinion publique se sera lassée de ce bras de fer dans lequel il ne saurait y avoir un vainqueur et un vaincu, enfin le monde entier cessera de s'amuser de cette histoire si délicieusement frenchie. Ce sera l'heure de procéder non point à un replâtrage, mais à un changement de gouvernement, après que l'on aura sacrifié le fusible Fillon, éventuellement en mettant en exergue beaucoup de chiffres et quelques évidences. Deux notamment, et qui ne sont pas des moindres : selon les chiffres de l'OCDE sur la productivité de ces dix dernières années, la France est passée devant l'Allemagne ; dès le mois de mars de cette année, 80 pour cent des personnes interrogées jugeaient indispensable la réforme du système des pensions.
Ce n'est pas assez pour faire taire la grogne ? C'est plus qu'il n'en faut à un homme comme Nicolas Sarkozy, ce formidable lutteur, pour rebondir, à dix-huit mois de la fin de son quinquennat.


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