Rechercher
Rechercher

Les amandiers du Liban, une espèce en voie de disparition ?

Les amandiers du Liban, une espèce en voie de disparition ?

Une étrange maladie a frappé mortellement des milliers d'amandiers au Liban ces dix dernières années. Identifiée pour la première fois au Liban, cette bactérie est passée aux pêches et aux nectarines, et menace de provoquer une crise agricole et économique majeure. Des partenaires libanais et italiens lancent un cri d'alarme.

Une fleur stérile sur un arbre de nectarines. (Photo AVSI)

La route cahoteuse qui mène au village de Feghal, dans le caza de Batroun (Liban-Nord), n'a visiblement pas connu le bitume depuis des dizaines d'années. Cette zone rurale négligée par les autorités n'a pourtant pas été épargnée par la maladie. Dans les nombreux vergers qui bordent la route, les arbres complètement morts et desséchés se comptent par dizaines et côtoient, tels des spectres, des oliviers et des caroubiers encore sains. Ces arbres morts, ce sont les amandiers du village. Il y a encore dix ans, Feghal était connu pour ses amandes d'une qualité exceptionnelle, sa principale culture. Aujourd'hui, la localité n'en produit plus.
« Dire que cette saison, j'ai dû acheter mes amandes au marché, c'est le comble de l'ironie ! » lance Youssef el-Mir, un agriculteur de Feghal. À la coopérative où ils se sont rassemblés, plusieurs agriculteurs affichent des mines graves, allant du sourire crispé au regard franchement triste. Youssef el-Mir, Halim Khoury, Michel et Noha Khaïrallah, et Tanios Haddad ont tous perdu la totalité de leurs amandiers, comme des dizaines d'autres, et ils viennent exposer leur problème en compagnie de leur ancien moukhtar, Youssef Féghali.
« Notre village produisait 100 à 150 tonnes d'amandes durant la saison, qui s'étendait du printemps jusqu'à la fin de l'été, racontent-ils. Notre terre est particulièrement favorable à la culture de cet arbre qui, de plus, n'a pas besoin d'être irrigué. Nous avons été éduqués à la culture de l'amande de père en fils. Il nous est très difficile de passer à autre chose aujourd'hui. »
Cette étrange maladie est une bactérie, un phytoplasme qui attaque certaines espèces de drupacées, comme les amandiers et les pêchers. Elle a été identifiée pour la première fois au Liban, il y a une dizaine d'années, par des chercheurs de l'Université américaine de Beyrouth (AUB) et de l'Institut libanais pour les recherches agricoles (IRAL), simultanément, sans que cette découverte ne donne lieu à un véritable programme de prévention (voir encadré). Récemment, l'ONG italienne AVSI (Association volontaire pour le service international), alertée par des agriculteurs, a repris le flambeau, ayant constaté que la situation s'était nettement aggravée au Liban. Marco Perini, son représentant au Liban, explique qu'AVSI a obtenu dans ce cadre un financement de la coopération italienne à hauteur de 300 000 euros qui se termine ce mois-ci, mais qui devrait être renouvelé. « Nous avons mis au point un réseau de coopération afin de poursuivre la recherche et pour être en mesure de lutter contre ce fléau, explique-t-il. Ce réseau de coopération regroupe des chercheurs de l'IRAL ainsi que de plusieurs universités : l'AUB, l'Université libanaise (UL) et l'Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK). Nous avons étendu cet accord aux universités de Turin et de Milan. Sans compter l'apport du ministère de l'Agriculture. »

140 000 arbres morts
La recherche est en effet primordiale pour comprendre le fonctionnement de ce phytoplasme qui était inconnu jusque-là. Marina Molino-Lova, chercheuse à l'Université de Milan et chef de projet au sein de l'AVSI au Liban, explique pourquoi le problème est si grave. « Il faut savoir qu'il est impossible de lutter contre cette bactérie par des pesticides, dit-elle. Il n'y a donc pas de traitement possible, un arbre touché est un arbre qui sera mort dans trois ou quatre ans. Il n'y a qu'une seule solution possible : l'arracher avec ses racines et le brûler afin de tenter d'éviter la contagion des autres arbres du verger. D'autant que, de toute façon, un arbre malade arrête de produire des fruits. Depuis qu'on sait qu'il s'agit d'un phytoplasme, on est certain que la bactérie est transmise par un insecte vecteur, mais on ne sait toujours pas lequel. Si nous arrivons à identifier l'insecte responsable, nous pourrons alors lutter contre lui, tout en menant un programme de prévention et d'abattage des arbres touchés. C'est la seule façon de procéder pour une éradication de la maladie. »
Où en est-t-on de l'identification de cet insecte ? Hani Abdelnour, entomologiste, chercheur à l'UL et professeur à la retraite, se dit surpris que toutes les recherches auxquelles il a pris une part active n'aient pas encore abouti. « Nous savons à quelle famille doit appartenir l'insecte, dit-il. Nous avons établi une liste d'une cinquantaine d'espèces potentielles et en avons capturé des échantillons grâce à des pièges placés dans les vergers. Toutefois, nous n'avons trouvé des traces du phytoplasme dans le corps d'aucun de ces insectes. Cela demeure un mystère. J'espère que nous pourrons aboutir à un résultat au courant de l'année prochaine, mais il est impossible de fixer un délai. »
Si le phytoplasme est passé de l'amandier au pêcher, pourrait-il s'étendre à d'autres types de drupacées, tels les abricotiers, les pruniers ou les cerisiers ? « Nous avons tenté d'inoculer artificiellement la bactérie à l'un de ces arbres en laboratoire, et nous nous sommes rendu compte que pour l'instant, ceux-ci sont à l'abri », explique Youssef Aboujaoudé, professeur de pathologie du sol à la faculté d'agronomie de l'AUB.
Les recherches se poursuivent donc aux niveaux de la maladie comme de l'identification du vecteur. Mais pourra-t-on, éventuellement, répondre à une question essentielle : qu'est-ce qui a provoqué l'apparition soudaine de cette maladie à la progression si rapide ? « On croit qu'à la base, ce phytoplasme n'était pas si nuisible et qu'il aurait connu une mutation, estime Mme Molino-Lova. Toutefois, à ce stade, on ne peut qu'émettre des théories sur les causes. »
La recherche prend cependant du temps. Or les chercheurs, les agriculteurs et les officiels sont aujourd'hui engagés dans une course contre la montre. Le recensement effectué sous la direction d'AVSI dans les différentes régions rurales a donné des résultats alarmants : les visites de quelque 900 vergers dans 450 villages, qui se sont achevées en juillet 2010, ont montré qu'il y aurait jusque-là quelque 140 000 arbres morts, pour la plupart des amandiers, sans compter les arbres malades. Parmi les régions, c'est le nord qui est le plus touché, la maladie y étant devenue endémique.
Une catastrophe d'ampleur nationale
Un problème économique majeur guette donc les agriculteurs, surtout si la maladie continue de s'étendre aux pêches et aux nectarines. Et les délicieuses amandes vertes qui sont un des signes de l'arrivée du printemps au Liban ne seront plus qu'un souvenir. « Quand l'AVSI est venue inspecter notre région, c'était déjà trop tard, déplore Michel Khaïrallah, agriculteur à Feghal. Nous nous savions déjà condamnés. Les pertes économiques ont été très lourdes pour chacun d'entre nous. D'autres font la grève et coupent les routes pour moins que ça. Mais ici, notre voix ne porte pas loin, et personne n'est au courant de cette tragédie. Qui va aujourd'hui nous assurer des indemnités ou du moins des aides pour implanter des cultures alternatives ? »
En effet, les agriculteurs se trouvent dans une situation peu enviable : les experts leur recommandent d'arracher des arbres qui sont leurs sources de revenus, au risque de perdre tout leur verger. Certains n'ont pas tardé à comprendre la portée du danger et n'ont pas hésité à agir. Mohammad Chit, un agriculteur de Marjeyoun (Liban-Sud), a été confronté à ce problème dans ses cultures de pêches et de nectarines, et il a fait partie de ceux qui ont alerté l'AVSI sur ce point.
« J'avais déjà observé ces symptômes dans des vergers où j'avais travaillé avant d'être propriétaire de ma ferme, dit-il. Même avant que les tests sur les échantillons que j'avais confiés à l'AVSI ne soient connus, j'étais sûr qu'il n'y avait rien à faire pour les arbres déjà malades. J'ai dû en arracher et brûler sept en 2007, et de 70 à 80 en 2008. En 2009, je n'ai observé la maladie que sur quatre à cinq arbres, et en 2010, je n'ai rien vu jusque-là. »
D'autres agriculteurs trouvent beaucoup plus difficile de condamner ainsi leurs arbres. « Ce n'est pas une question d'un arbre ou de deux, ou de tel ou tel agriculteur, répond Mohammad Chit. Il s'agit d'une menace d'ampleur nationale, qui peut mener à une catastrophe. Il ne faut surtout pas tarder à arracher les arbres malades et il faut que le ministère mette au point un programme de protection global à appliquer sur tout le territoire sans exception. Je sais toutefois que le ministre actuel de l'Agriculture prend cette affaire à cœur. »
Les perspectives sont sombres, donc, pour les agriculteurs comme pour le marché libanais. Marina Molino-Lova pense qu'il existe quand même une lueur d'espoir. « La situation est grave, mais il faut reconnaître qu'il y a des percées, dit-elle. Aujourd'hui, le diagnostic a été fait, et les recherches sont effectuées par un réseau de partenaires concernés. Nous sommes sur la voie d'un règlement à ce problème. »
La route cahoteuse qui mène au village de Feghal, dans le caza de Batroun (Liban-Nord), n'a visiblement pas connu le bitume depuis des dizaines d'années. Cette zone rurale négligée par les autorités n'a pourtant pas été épargnée par la maladie. Dans les nombreux vergers qui bordent la route, les arbres complètement morts et desséchés se comptent par dizaines et côtoient, tels des spectres, des oliviers et des caroubiers encore sains. Ces arbres morts, ce sont les amandiers du village. Il y a encore dix ans, Feghal était connu pour ses amandes d'une qualité exceptionnelle, sa principale culture. Aujourd'hui, la localité n'en produit plus.« Dire que cette saison, j'ai dû acheter mes amandes au marché, c'est...