Les récents rapports d'une certaine presse et de certains médias faisant état d'une reprise de la vente d'armes n'ont fait qu'accroître les peurs nourries par la guerre verbale que se livrent les responsables politiques des deux bords. Qu'en est-il réellement ? Le pays serait-il une fois de plus parvenu au bord du gouffre ?
L'Orient-Le Jour a effectué une enquête sur le terrain pour essayer de déterminer dans quelle mesure les affirmations relatives au réarmement sont vraies et quelle est l'ampleur réelle de ce mouvement. En dépit de la difficulté d'un sujet, en principe impénétrable, l'enquête a bel est bien montré que les rumeurs dépassent de loin la réalité sur le terrain, sans rien enlever pour autant au sérieux de cette question hautement sensible.
Certes, la vente et la circulation des armes sont un fait - nous avons pu le constater en interrogeant un vendeur et des miliciens de plusieurs bords -, mais rien ne prouve à ce stade que les armes qui se trouvent déjà entre les mains des gens, ou qui « s'échangent en temps de crise », comme nous l'explique Imad, n'existaient pas auparavant. En d'autres termes, il n'y aurait pas, selon les différentes personnes rencontrées, de larges mouvements d'importation, et les armes qui s'acquièrent et se revendent se trouvaient déjà sur place depuis quelque temps.
On l'aura entendu, et dernièrement, de la bouche même du commandant en chef de l'armée : chaque maison possède son arme et cela n'est plus un secret. Qu'en est-il effectivement ?
Âgé de 75 ans, Abou Ali vend des armes depuis une cinquantaine d'années, soit depuis le début de la guerre civile libanaise. Tout en se qualifiant de « commerçant », il explique toutefois qu'il est un revendeur et qu'il ne fait que racheter des armes à des parties tierces pour les revendre à d'autres.
Sans hésiter, Abou Ali - qui venait de nous montrer une mitraillette Kalachnikov et une arme française d'un ancien modèle - ressort d'une chambre adjacente avec un sac plein. Il étale devant nos yeux une trentaine de révolvers flambant neufs enfermés dans leur étui.
Un par un, il les retire et nous explique, le sourire aux lèvres, les caractéristiques de chacun. « Ce revolver vient de Croatie, mais il est fabriqué au Canada ; celui-ci est un Glock en provenance d'Autriche ; celui-là est un Colt américain avec des cartouches de 45 mm. Là, vous avez une arme russe, un Makarov, le nouveau modèle. Celui-ci est un Smith and Wesson. » La liste est longue. En a-t-il d'autres ? Réponse : « Si vous m'aviez prévenu à l'avance de votre visite, j'aurais pu vous montrer des roquettes de type Grad. Mais je ne les ai pas sur place. »
Mais d'où proviennent ces armes et comment procède Abou Ali pour les acquérir en vue de les revendre?
« Ce qu'il faut savoir, c'est que le Liban est une seule et même boutique. Tout le monde possède des armes et les vendeurs sont nombreux », dit-il avant de poursuivre : « Les frontières sont perméables. Dans chaque État, il y a des trafiquants qui nous font parvenir ces armes. Certains arrivent des États-Unis, d'autres de la Russie et de l'Europe de l'Est. »
Sauf que Abou Ali n'est pas un vendeur en gros. Il achète ses armes à des « personnes » et les revend à des demandeurs en se faisant des bénéfices de l'ordre d'une centaine de dollars par pièce. Souvent, dit-il, « les armes nous proviennent de partis politiques qui, lorsqu'ils ont un surplus, décident de les revendre sur le marché ».
À la question de savoir avec quelle rapidité il espérait revendre ses armes, il affirme : « J'ai actuellement une cinquantaine de pistolets entre les mains. D'ici à une semaine, ils seront tous vendus. » En cinquante ans, cet expert n'a pas été intercepté une seule fois. Du moins c'est ce qu'il affirme.
« Si les forces de l'ordre s'inquiétaient véritablement de ce que je fais, elles seraient déjà venues m'arrêter ainsi que d'autres. Elles nous connaissent très bien », commente ce septuagénaire qui ne semble aucunement inquiété et qui se console à l'idée de la banalisation de la vente des armes au Liban, ce qui, de toute évidence, ne lui crée aucun problème de conscience.
Quant aux prix, enchaîne son ami Imad, qui se présente comme un autre expert, « ils fluctuent selon la loi de l'offre et de la demande. Celle-ci varie selon la montée des tensions, comme cela s'est vu au lendemain des premiers accrochages entre Jabal Mohsen et Bab Tebbaneh ».
« Dès qu'il y a une accalmie, poursuit l'expert, les prix tombent au plus bas. Alors que le Kalachnikov était vendu pour des miettes à un moment donné, aujourd'hui le prix est remonté à 1 000 dollars. C'est au même prix qu'il faut acquérir une RPG. »
Un peu plus loin, dans un quartier sunnite proche de Bourj Abi Haïdar, Hassan n'hésite pas une seconde à dire qu'il est en faveur du désarmement de Beyrouth. Entre-temps, assure-t-il, il ne compte pas lâcher sa mitraillette qui lui sert de protection. « Durant la bataille de Bourj Abi Haïdar, nous avons été contraints de porter des armes pour dissuader des éléments étrangers de venir dans le quartier qui est extrêmement sensible, car il relie la banlieue sud à la localité de Bourj Abi Haïdar », souligne-t-il. Sitôt la bataille terminée, il a planqué sa mitraillette et la roquette B7 qui circulait dans le quartier « de peur des perquisitions ».
« Le 7 mai (2008), tout le monde m'avait vu avec une mitraillette. Les SR de l'armée sont venus chez moi. Ils se doutaient que j'avais une arme, mais j'ai nié et je leur ai dit que j'en avais emprunté une à un ami. »
Contrairement à Abou Ali, Hassan, lui, craint l'armée et les multiples perquisitions qui ont eu lieu au lendemain des accrochages de Bourj Abi Haïdar, même s'il est « certain d'être libéré par des personnes influentes » si un jour il est arrêté.
« Ce qui me fait peur, c'est d'être accusé d'autre chose », dit-il en laissant planer un certain flou sur ce qu'il vient de dire. Ses convictions politiques, qui sont plutôt proches de l'opposition, ont vite changé durant les événements du 7 mai dernier « car je devais absolument combattre aux côtés des miens qui étaient menacés par le parti chiite ».
D'où les gens du quartier se procurent-ils les armes ? Au cours de la bataille de Bourj Abi Haïdar, « on » a distribué gratuitement deux grands cartons de munitions à tous ceux qui avaient des armes. D'ailleurs, au cours de la bataille du 7 mai dernier, les armes affluaient en toute facilité. « Les partisans venaient nous voir pour s'enquérir de nos besoins et revenaient avec des véhicules chargés. Ils avaient même confié des armes à des jeunes de 17-18 ans », ajoute l'homme au visage marqué par les blessures de la guerre.
À près de soixante-dix kilomètres de là, à Tripoli, les rumeurs s'enflent au fur et à mesure que la tension augmente. Ici, on parle de vente et d'achat d'armes comme on parle de l'approvisionnement en nourriture. Les rumeurs abondent : les FL auraient investi la ville ; un navire bourré d'armes destiné au Courant du futur aurait accosté au port avant de déverser son chargement d'armes ; la nuit, on voit circuler des Afghans et des Pakistanais fondamentalistes, venus en renfort aux sunnites du 14 Mars ; les services secrets égyptiens se faufilent partout et distribuent des armes fabriquées dans leur pays.
Bref, autant de rumeurs qui ont été démenties dans leur ensemble par une source militaire autorisée.
Celle-ci reconnaît toutefois l'existence des services de renseignements égyptiens qui s'activent dans la capitale du Nord. « Mais de là à parler d'armes égyptiennes, c'est de l'exagération », dit-il avant de démentir également l'affaire du navire et d'un réarmement massif sur le terrain. « Les armes existent déjà et nous n'avons noté aucun mouvement particulier ces derniers temps », assure le responsable militaire qui se dépêche de relativiser les rumeurs concernant un conflit sunnito-chiite et une prochaine explosion à Tripoli. La situation est certes tendue, reconnaît-il, mais « l'armée contrôle la rue. Nous ne craignons aucune explosion ». Selon lui, « tant que les responsables politiques ne sont pas consentants pour enclencher un affrontement armé, celui-ci n'aura pas lieu ». Cependant, il n'écarte pas la possibilité d'incidents isolés qui peuvent être facilement jugulés.
Ayant tenu à garder l'anonymat, deux responsables « sécuritaires » relevant du Hezbollah ressassent néanmoins les rumeurs concernant la résurgence d'un salafisme jihadiste au Nord. Dressant un tableau plutôt alarmant de la situation qui prévaut à Tripoli, ils relatent l'épisode du navire et accusent deux députés de Tripoli d'avoir distribué des armes à leurs partisans, tout en dénonçant l'infiltration des FL dans la ville. Pour eux, le Liban tout entier est « formé d'îlots sécuritaires qui sont percés par des agents de renseignements œuvrant en vue de la discorde ».
Faisant allusion aux banderoles et aux slogans confessionnels qui ont garni les rues de Tripoli des semaines durant, ces responsables du Hezbollah décrivent l'état de peur qui s'est emparé des gens de part et d'autre « à cause notamment de la présence de deux projets contradictoires, et de la problématique du TSL ». Face aux « trois mille miliciens armés que compte le Courant du futur à Tripoli, nous avons mis sur pied l'équivalent, soit trois mille hommes armés relevant de l'opposition, répartis entre les Marada, les aounistes et les sunnites proches du Hezbollah », confient-ils. Une information impossible à vérifier.
Mais en dépit de leur vision pessimiste de la situation à Tripoli notamment, les deux responsables concluent en affirmant qu'ils comptent sur l'armée pour désamorcer la bombe de la discorde et « mettre un terme à la distribution des armes ».
« De toute manière, la décision du Hezbollah est claire sur ce point : nous devons œuvrer pour prévenir la zizanie sous toutes ses formes. »

