Le néophyte, le premier venu, l'ignorant, pourrait penser que ces plats sont fades car sans saveur. Sans saveur car cuisinés à partir de produits de piètre qualité, fades car préparés à l'avance, conditionnés, stockés, transportés, embarqués et réchauffés avant d'être, enfin, servis. Un régime auquel même un bœuf bourguignon, plat qui, pourtant, s'épanouit le lendemain, ne survivrait pas. Alors que dire d'un poulet tagliatelle.
Le novice, le bizut, pourrait penser que ces plats
d'avion , même s'ils avaient mérité leur place à des tables étoilées Michelin, ne
seraient toujours pas appréciés, car consommés en mode comprimé et vertical, les bras collés à la cage thoracique, seul l'avant-bras pivotant autour du coude, de la gamelle de plastique à la bouche et vice versa. Exercice de levier qui s'accompagne d'un étirement du cou afin que la bouche puisse attraper la matière trop blanche pour être honnête - a priori, du poulet -, accrochée en un équilibre précaire à la fourchette de plastique, guerre mondiale contre le terrorisme oblige.
Non, ce n'est pas pour toutes ces raisons que les plats servis entre l'aile et le hublot laissent la papille frustrée, les biceps fourbus, la nuque nouée et le pantalon taché. Non, c'est parce qu'il y a du bruit dans la carlingue que le plat n'a pas de goût, car le bruit neutralise la perception du salé et du sucré. Telle est la conclusion à laquelle sont parvenus des chercheurs éclairés, dont l'un, cité par la BBC, est rattaché au laboratoire de Unilever. Unilever, multinationale produisant, entre autres, la moutarde Maille, la Végétaline, le thé Lipton, le déodorant Rexona, la lessive Persil et le Cif nettoyant pour cuisines et salles de bains. Après le bruit et l'odeur de M. Chirac, le bruit et la saveur de M. Unilever.
Cette semaine, notre assiette s'est également trouvée menacée par des étudiants tokyoïtes accros au virtuel. Ces étudiants ont créé un dispositif informatique qui permet à un biscuit triste et sec de se faire passer pour un fondant au chocolat. Ou pour un friand au fromage. Au choix. Brillat-Savarin n'en finit plus de se retourner dans sa tombe.
Le truc de ces apprentis sorciers? Un casque équipé de lunettes vidéo et d'une caméra située dans l'axe des yeux, le tout étant relié à un ordinateur. Ainsi harnaché, le consommateur se laisse aller à l'illusion d'optique, l'ordinateur superposant des effets vidéo (un épais nappage chocolat) sur la scène filmée (le triste biscuit). Les étudiants ont poussé le vice jusqu'à l'illusion olfactive puisque le casque balance, au niveau des narines, des aromes chocolatés. Et le consommateur d'avoir l'illusion de déguster un moelleux au chocolat alors qu'il se tape un bout de carton. Comment traduit-on, en japonais, « prendre des vessies pour des lanternes »?
La semaine allait s'achever sur cette triste note quand vint monsieur Khalil.
Monsieur Khalil est un homme capable de se relever la nuit pour une mohallabiyé. Pas n'importe quelle mohallabiyé. Une mohallabiyé cuisinée par les blanches mains d'une femme, la sienne en l'occurrence, qui sait préserver le moelleux d'un blanc de poulet malgré l'outrancier retard de ses convives, qui parvient à neutraliser l'amertume des feuilles de thym tout en mettant à l'honneur leur parfum, qui confectionne une balila qui, n'en déplaise à monsieur Unilever, ferait danser les papilles même si l'oreille était collée à une baffle pendant un concert de hard rock. Monsieur Khalil, quand il raconte un certain chawarma, car monsieur Khalil a ses adresses, a les yeux qui pétillent. Monsieur Khalil, quand il évoque le souvenir d'un hommos émouvant, n'en finit plus de rouler le « r » de « crémeux ». Monsieur Khalil vit des amours secrètes et passionnées avec des pots de jazariyé.
Monsieur Khalil, on n'oserait même pas lui demander de se mettre un gros casque sur la tête pour lui faire croire qu'il déguste un baba au rhum alors qu'on lui a filé un de ces boudoirs rances que les vieilles Anglaises édentées trempent dans un thé trop fort. Monsieur Khalil, si on lui demandait pourquoi les plats servis dans les avions n'ont pas de saveur, répondrait : « Parce que ce n'est pas bon. »


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