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Moyen Orient et Monde - Le Point

Le devoir d’informer

C'est un homme dont, d'une semaine à l'autre, le commentaire que publie Time Magazine est attendu avec impatience, concis, riche en faits aussi bien qu'en analyses, objectif autant que peut l'être un journaliste immergé dans l'actualité, rédigé dans un style brillant « comme seul il sait le faire », vient de témoigner son rédacteur en chef. Le mois dernier donc, Joe Klein a débarqué dans la salle de rédaction pour annoncer à ses camarades qu'il s'absentait pour quelque temps. En fait pour un périple en voiture - un de ces « road trips » dont raffolent les Américains et leur cinéma - qui allait le mener, vingt-quatre jours durant, de New York à Los Angeles, soit de la côte atlantique à la côte pacifique des États-Unis. Une odyssée en zigzag, avec de longs arrêts en des lieux que l'on songe rarement à visiter : Allentown, State College, Sharon, Pahrump, Sebastopol...
Objet de cette mission : savoir ce qui préoccupe les gens en cette année électorale, alors que les mandats du président et d'une partie du Congrès est à mi-chemin et que l'avenir, aux yeux de l'homme de la rue, s'annonce plutôt inquiétant. Étrange pèlerinage que celui-ci, où l'on a vu le titulaire d'une rubrique célèbre retrouver un rôle qui fut à l'origine de la profession : celui de « reporter », c'est-à-dire de témoin, fidèle autant que possible, comme le furent Albert Londres, Joseph Kessel, Ernest Hemingway, Oriana Fallaci (si l'on veut omettre de cette liste, non exhaustive, Tintin et Rouletabille...). Peut-être est-ce en se souvenant de tous ces noms célèbres que Michel Le Bris avait publié en 1992 son manifeste Pour une littérature voyageuse.
Dans le cadre de sa quête, le journaliste-Sindbad a eu l'occasion de rencontrer des centaines de citoyens ordinaires, des dizaines de politiciens. Il les a écoutés, les uns vitupérer « l'État-vampire qui taxe lourdement le pauvre contribuable pour venir en aide à ces poids morts de la société que sont les professionnels du chômage », les autres se lamenter sur la perte d'influence de leur pays sur la scène internationale. Sous diverses formes, il demandait au col bleu quels étaient ses problèmes et à l'élu siégeant au Capitole ce qu'il comptait faire pour y remédier. En quelques mots bien sentis un lecteur de la revue a donné la composition du cocktail d'aujourd'hui : trente ans de reaganisme, une opposition trop pleutre pour dire la vérité, l'horreur devant le déballage du linge sale de la finance ; bien secouer le shaker avant de servir. Le résultat : au réveil, une fichu gueule de bois.
En des termes plus choisis, la maxi-enquête ne dit pas autre chose. Et c'est bien pourquoi elle vaut tous les sondages d'opinion, toutes les élucubrations des stratèges en chambre qui hantent les couloirs de la Maison-Blanche - ou de l'Élysée, ou du 10 Downing Street, ou, pourquoi pas ?, de Baabda - et mériterait que l'actuel occupant du bureau Ovale en scrute les détails.
Il arrivait aux califes, raconte-t-on, de se mêler, déguisés, à la foule pour écouter ce qui se disait sur leur gestion des affaires. À en croire l'intéressée, François Mitterrand accueillait Élisabeth Tessier, qu'il recevait régulièrement, par cette double interrogation : « Alors, comment vais-je et comment va la France ? » Feignant ainsi d'oublier qu'il appartenait aux médecins de répondre à la première question et aux politologues, plutôt qu'à une chiromancienne, fût-elle voyante extralucide, de commenter la seconde. Sous la monarchie, et même bien après la Révolution, les gazettes rapportaient les faits et gestes du prince du moment mais aussi les doléances du peuple. Aujourd'hui, cette tâche incombe aux journaux. Et quelle meilleure façon de prendre le pouls de la nation que de prendre la route ?
À l'heure d'une prétendue mondialisation qui n'aura pas, en définitive, apporté que des bienfaits à l'humanité, quand un peu partout se réveillent les identités religieuses, ethniques ou linguistiques, les journalistes - certains d'entre eux à tout le moins - retrouvent leur vocation de « grandes oreilles » et répondent à l'appel d'horizons autrement plus vastes que celui de leur bureau.
« Syndicated columnist » - ses articles étaient repris par des dizaines de journaux à travers le pays -, Stewart Alsop avait décidé un jour de bouder sa machine à écrire pour se lancer dans la restauration. À l'intervieweur qui lui demandait la raison de sa soudaine retraite, il avait fait cette réponse admirable : « Parce que mes jambes ne me portent plus. » Eh ! oui, au faîte de sa gloire professionnelle, l'éditorialiste estimait qu'il lui fallait « courir après l'information ». Belle leçon, que Joe Klein semble avoir retenue. Et avec lui, il faut l'espérer, beaucoup d'autres Joe Klein.
C'est un homme dont, d'une semaine à l'autre, le commentaire que publie Time Magazine est attendu avec impatience, concis, riche en faits aussi bien qu'en analyses, objectif autant que peut l'être un journaliste immergé dans l'actualité, rédigé dans un style brillant « comme seul il sait le faire », vient de témoigner son rédacteur en chef. Le mois dernier donc, Joe Klein a débarqué dans la salle de rédaction pour annoncer à ses camarades qu'il s'absentait pour quelque temps. En fait pour un périple en voiture - un de ces « road trips » dont raffolent les Américains et leur cinéma - qui allait le mener, vingt-quatre jours durant, de New York à Los Angeles, soit de la côte...
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