Le premier était né de ses amours clandestines avec une actrice divorcée. Il s'appelait Jong-nam. Quand Jong-nam naquit, en 1971, le « Cher Leader » n'était pas encore leader. À l'époque, le royaume reclus vouait un culte au « Grand Leader », père du « Cher ». Le futur « Cher Leader » ne déclara pas tout de suite l'existence de son fils à son « Grand Leader » de père, ce dernier ne pouvant pas voir en peinture la chérie divorcée de son fiston. Ce n'est qu'à l'âge de 4 ou 5 ans que Jong-nam fut présenté à son grand-père qui, dans sa très sélective mansuétude, l'accepta.
En 1994, le « Grand Leader » passa l'arme à gauche. Selon un schéma d'une banalité crasse dans les monarchies héréditaires, mais moins fréquent en régime communiste, l'aîné du défunt, à savoir le « Cher Leader », alias Kim Jong-il, prit le relais et les rênes du pouvoir.
En 1994, Jong-nam avait 23 ans, deux demi-frères, Jong-chol et Jung-un, nés des nouvelles amours de son père et d'une danseuse d'origine japonaise à tendance intrigante, et une demi-sœur, mais ça, ça ne compte pas. Le cadet de ses demi-frères ne comptait pas beaucoup non plus en raison de son caractère efféminé.
Un an après l'accession de papa à la tête du royaume ermite, et alors que ses petits-demi-frères apprenaient, conformément à la tradition familiale, l'anglais sous pseudo chez les Helvètes, Jong-nam, l'aîné du trio d'héritiers, fut nommé chef du contre-espionnage de la police secrète. De son poste de supermoukhabarate, Jong-nam pouvait observer la vie couler tel un long fleuve tranquille en ce meilleur des mondes, au rythme du calendrier maison conçu à partir de la date de naissance du « Grand Leader ». « Grand Leader » dont la biographie à peine remaniée devint l'opium d'un peuple epsilon à l'estomac vide.
Tout allait donc bien, jusqu'à ce jour de mai 2001 où Jong-nam trébucha sur une souris. Alors que sa carrière de dictateur semblait assurée, il céda aux sirènes de l'impéralisme capitaliste américain. Il enfila un blazer sombre sur son tee-shirt blanc, mit une chaîne en or autour du cou, prit ses lunettes de soleil, deux femmes - on n'est jamais trop prudent -, son fils, une valise, son faux passeport de la République dominicaine établi au nom de Pang Xiong, alias « gros ours » en chinois, et embarqua à bord d'un avion à destination de Tokyo. Objectif de l'opération : une visite au Disneyland nippon. Problème, la police des frontières japonaise, particulièrement alerte et zélée ce jour-là, eut un gros doute sur cet homme aux yeux bridés détenteur d'un passeport lié à un petit pays des Grandes Antilles, ancienne colonie espagnole. Peu sensibles au culte de la personnalité nord-coréen, les flics arrêtèrent Jong-nam.
Papa Kim, en apprenant la nouvelle, avala son homard de travers. Dans un élan de colère, assurément alimenté par sa perfide concubine, il informa son fils, entre deux quintes de toux à l'armoricaine, qu'il pouvait faire une croix sur le trône.
L'efféminé n'étant pas une option, le « Cher Leader » reporta son attention sur Jong-un, le benjamin. Un cliché datant de 2000 montre qu'à l'époque, le jeune homme, âgé de 18 ans, savait encore sourire face à l'objectif.
En 2008, le « Cher Leader », entre deux séances de titillation de l'atome, fit une attaque cérébrale. À son réveil, il se souvint qu'on pouvait être quasi divin, on n'en demeurait pas moins mortel. Sur cette profonde pensée, il accéléra la mise en orbite du dauphin. Deux ans plus tard, Jong-un décrochait ses quatre étoiles de général, un siège au comité central du parti unique, la vice-présidence de sa commission militaire centrale, un sobriquet, une chanson et... une nouvelle photo.
Si, dix ans plus tôt, le jeune homme souriait, aujourd'hui Jong-un ne se marre plus. La mine ronde mais pas joviale, le corps engoncé dans un costume Mao sombre, les poings serrés posés sur ses cuisses, Jong-un se présente au monde en mode martial.
Et qu'a fait « gros ours » ces neuf dernières années, pendant que son demi-frérot sacrifiait sa passion des films de Jean-Claude Van Damme à l'apprentissage de l'art subtil de la purge et de la fission atomique ?
Pendant ce temps, Jong-nam a beaucoup voyagé, Vienne, Bangkok, Moscou... Aujourd'hui, il semblerait s'être posé du côté de Macao, où il s'adonne aux joies du karaoké et du jeu. Macao où il aurait installé son épouse dans une grande villa, et sa maîtresse dans une garçonnière. Si Jong-nam a perdu les clés du pouvoir, il a gardé celle du coffre nord-coréen.
Et côté moral ? Sur les différents clichés qui ont circulé ces derniers temps, Jong-nam affiche un visage qui respire plus la jouissance que le Juche.
Et il n'est pas impossible que l'aîné des fils de Kim remercie, chaque matin, cette souris américaine qui a fait basculer son destin.


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