Les icônes culturelles et sociologiques du monde égyptien de Chant Avedissian. (Wassim Daou)
Rose Issa ne manquera pas de remercier d'une part ceux qui ont rendu possible ce très beau déploiement d'œuvres venues de différents pays du monde notamment la direction de Solidere, et d'autre part ceux qui ont collaboré par leur soutien et leur participation, comme Saleh Barakat et Omar Mazhar.
Établie à Londres depuis les années 80, la curatrice évoque ses premiers pas de galeriste, ses tentatives de ralliement d'une culture et la démarche auprès des institutions publiques afin de mettre au-devant de la scène un art inconnu, méconnu ou mal connu, assoiffé de se faire connaître. «L'essentiel pour moi est que l'œuvre parle d'elle-même. Quand il faut une littérature pour l'expliquer, pourquoi l'artiste ne serait-il pas écrivain au lieu d'être peintre», dit-elle en rigolant.
Rencontre de deux univers
Ces neuf artistes illustrent, dans leurs installations, toiles, vidéos ou photos, une poésie visuelle et traduisent à la fois, dira Rose Issa dans le catalogue de l'exposition, «une certaine résistance aux clichés mais également un souhait de mélanger les apports d'identités tout en ne filtrant qu'une seule, authentique et honnête : l'identité artistique».
Il s'agit d'abord de Fathi Hassan, artiste nubien installé en Italie qui rend hommage à la fois, dans Rosario (mots inspirés de son parcours et écrits à partir du sable du désert), à la calligraphie arabe et à tous ceux qui ont joué un rôle primordial dans le monde oriental. Ainsi le mot «naghuib» fait à la fois référence au mot noble et l'écrivain Naguib Mahfouz. Par ailleurs, dans La Divisione, célèbre autoportrait, Hassan parle de cette dualité d'identité et de ce noir et blanc qui se retrouvent dans un même personnage. C'est ce même artiste qui a célébré la poétique de la langue dans de grands panneaux et accueille les visiteurs en laissant son empreinte sur le grand mur d'entrée du Beirut Exhibition Center.
Chant Avedissian, lui, présente plus d'une trentaine de stencils célébrant les icônes du Nil et retraçant aussi à sa manière les grandes dates historiques de la société égyptienne. Les portraits de Gamal Abdel Nasser, d'Oum Kalsoum avoisinent des images de la femme égyptienne ordinaire et ses activités, tant au travail que le jour où elle a obtenu le droit de vote. Des œuvres teintées d'humour qui, tout en absorbant des influences de l'art occidental, affirment néanmoins leur propre identité.
L'artiste nomade Susan Hefuna avoue que «son appartenance à différentes cultures a influencé son travail». C'est dans cet «à mi-chemin » que Hefuna retrouve des repères de communicabilité. Pour traduire ce sentiment d'appartenance, l'artiste a choisi la moucharrabiya, structure orientale par excellence, pour illustrer ce va et vient entre l'extérieur et l'intérieur, ce dialogue de deux mondes. Il n'y a pas de visuel innocent», semble dire Hefuna qui catalyse toutes ces significations dans un travail en bois ou en métal, laissant transparaître des mots comme «helm» ou «ana».
Identités plurielles
Dans We, installation de balançoires où sont inscrits des mots que le visiteur peut parcourir en se baladant, Buthayna Ali vilipende les étiquettes, les clichés et tout ce qui peut emprisonner un homme. «Je ne suis ni arabe ni syrienne, affirme t-elle, mais une personne vivante qui revendique par son travail, son existence, son identité et sa mémoire ses cris et ses sarcasmes.»
Quant à Hassan Hajjaj, cet artiste pluridisciplinaire marocain établi à Londres a voulu, par ses photos hautes en couleur, mettre l'art ainsi que les artistes orientaux au-devant de la scène. «Les Occidentaux, dit-il, ont l'habitude de faire le contraire : présenter leurs modèles dans un décor oriental qu'ils qualifient d'exotique. »
C'est donc avec humour que le photographe a habillé ses sujets (gens ordinaires ou célèbres) d'étoffes occidentales. Le tout dans un cadre d'objets du quotidien, bien connus, mais relookés avec une calligraphie arabe.
Quant à Basel Abbas et Ruane Abou Rahma, photographes, vidéastes et monteurs de sons et de photos d'origine palestinienne, ils ont voulu à eux deux superposer des images de films (La bataille d'Alger) à d'autres plus réelles (enfance d'Edward Saïd ou reportage sur Ramallah) en créant un univers onirique à la limite de la claustrophobie.
La photographe palestinienne Raeda Saadeh reprend à sa manière le mythe de Sisyphe en balayant le grand désert à l'aide d'un aspirateur. Une projection visuelle et sonore qui nous introduit dans ce monde de désespoir cent fois relaté par les médias. Par ailleurs, l'artiste se met en scène dans des photos qui évoquent les grandes icônes picturales de l'Occident comme Diane chasseresse, l'Odalisque ou la Laitière de Vermeer sur un fond oriental, ralliant les deux cultures, et opérant un trait d'union entre les deux.
Quant à Ayman Baalbacki, cet artiste libanais né avec la guerre, c'est par des toiles grand format et par une installation d'une voiture en départ et en déménagement qu'il témoigne des sujets comme l'exil, la guerre et la haine en faisant un état des lieux qui dure depuis des années jusqu'à en devenir le label d'un pays. «La lutte d'un homme contre le pouvoir est à l'image du combat de la mémoire contre l'oubli », disait Kundera. C'est dans cette optique-là que l'artiste libanais fait revivre la mémoire au milieu d'un contraste poignant de couleurs. Un hymne à la mort mais aussi à la vie.
Ces œuvres vivantes, vibrant d'émotion, qui racontent des histoires, des récits d'exils, de départs, de double identité, de douleurs humaines renvoient dans ce grand espace aux ouvertures communicantes un langage partagé et une expression commune. Un écho qui retentit à travers les âges.
* Beirut Exhibition Center (entrée BIEL) jusqu'au 31 octobre. Ouvert tous les jours de 11 h à 20 heures.

