Elle se leva et se traîna vers la douche, l'œil mi-clos et la mine renfrognée. Le contact sur sa peau de la mousse vanillée du savon de Marseille, fabriqué sous licence allemande par une entreprise émiratie, la réconcilia un peu avec l'humanité. Le parfum piquant de l'huile essentielle d'origine kényane contenue dans la crème désincrustante spéciale « mines fatiguées » produite au Royaume-Uni finit de la réveiller. Elle enfilait une culotte blanche fabriquée en Chine (95 % coton, 5 % élastane) et un chemisier fluide et bleu ciel confectionné au Portugal, quand elle nota que son shampoing fétiche produit en Espagne pour une marque française arrivait sur la réserve. Elle attrapa son portable English/Pilipino et tapa dans la fonction rappel : « HT shampoing. »
Dans la cuisine, son cher et tendre faisait chauffer de l'eau pour son thé à elle, un simple et néanmoins plaisant English Breakfast, assemblage de feuilles asiatiques importées à Londres par un fournisseur de Sa Majesté la reine Élisabeth II, et son café à lui, un mélange de Robusta et d'Arabica récoltés sur les flancs de collines sud-américaines. En soufflant sur son thé trop chaud, elle se dit qu'il portait bien le caleçon moulant fabriqué en République dominicaine (87 % nylon, 13 % élastane) sous sa chemise taillée sur mesure à Hamra, Liban, dans un tissu italien.
Avec son thé, elle engloutit une galette de pain à base de blé importé, cuite dans un four libanais. Galette généreusement tartinée d'un fromage confectionné en Bulgarie. Après quoi, elle avala quelques comprimés de vitamines en provenance directe de Suisse. Son cher et tendre, qui avait une conception plus fumeuse du petit déjeuner, la regardait bâfrer en tirant, entre deux gorgées de son breuvage corsé, sur une Gauloise blonde Made in France.
Quand vint l'heure de partir au travail, elle sauta dans un jean fabriqué en Turquie, il enfila un jean fabriqué en Chine.
Douze heures plus tard, ils se retrouvaient autour d'un plat de nouilles de la même provenance que son jean à lui. Des nouilles qu'il avait agrémentées de légumes poêlées muries sous le soleil de la Békaa. Ce soir-là, le dîner fut arrosé d'une bière produite au Liban. Dans l'absolu, elle était plus portée sur le nectar tiré des cépages bourguignons, alors qu'il avait un faible prononcé pour la rencontre des grappes libanaises et de l'anis syrien. Mais en matière de breuvage, ni lui ni elle n'étaient sectaires.
Après s'être raconté, sur un mode plus ou moins emporté, les péripéties de leur journée, ils se laissèrent prendre par les dernières intrigues d'une série télé relatant avec réalisme les vicissitudes de la vie à Baltimore. Un DVD américain piraté et vendu dans une banlieue de Beyrouth. Quand ils eurent leur dose de meurtres, trafics de stupéfiants et de corruption politique, policière, immobilière et autres, ils allèrent se coucher.
Avant de s'endormir, elle ouvrit le capot de son ordinateur portable, ensemble alambiqué d'éléments probablement produits et assemblés quelque part en Asie, et jeta un dernier coup d'œil à l'actualité du jour. On y parlait de clash des civilisations, de montée des extrêmes, de la peur, du rejet et de la haine de l'autre et de l'étranger, de ces murs, érigés entre les peuples et les nations.
Elle rabattit le capot, se pelotonna entre ses draps français, lu encore quelques pages d'un roman imprimé en Angleterre bien que rédigé par un Italo-Américain. La lune avait déjà bien avancé sur son ellipse, quand elle régla, en maugréant, l'alarme de son téléphone mobile. Avant de sombrer, elle se demanda ce que ça donnerait, si elle faisait passer le téléphone en mode Pilipino.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef