Rashid al-Hallak racontant un conte pendant le ramadan. Louai Beshara/AFP
Le dernier conteur syrien revendique un répertoire de plus de 180 000 gestes, des aventures épiques d'Antarah ibn Shaddad, un esclave affranchi connu pour ses poèmes chevaleresques, aux exploits guerriers du sultan Zahir Baibars contre les croisés et les Mongols. « Être conteur, c'est jouer et attirer, et pas seulement lire », explique le sexagénaire passionné, plus connu sous le nom d'Abou Shadi. Pendant le ramadan, il fait concurrence aux séries télévisées et, toute l'année, il attire l'attention des touristes, rythmant à coups de bâton les scènes de guerre et les dialogues guindés entre amoureux.
Mais sans reconnaissance ni soutien public, aucun élève ne prendra la relève du maître, regrette le sexagénaire. « Cet art ne permet pas de manger. Qui viendra l'apprendre ? » s'inquiète-il. Les pourboires versés par les clients du café al-Nawfara, dans la vieille ville de Damas, où il conte le soir, ne représentent pas plus de 95 euros par mois, ce qui ne permet pas de faire vivre une famille. Abou Shadi boucle ses fins de mois grâce à une supérette et à quelques festivals de la région.
Mais l'espoir pourrait venir de la campagne lancée mi-septembre : « Nous voulons faire un inventaire des éléments culturels menacés de disparition, afin qu'ils ne tombent pas dans l'oubli », explique Imad Aboufakher, chargé du patrimoine populaire au ministère syrien de la Culture. La campagne permettra, explique-t-il, d'identifier des « trésors humains vivants », interprétant contes, danses ou chansons folkloriques. « J'espère qu'ils tiendront compte de nous. Si l'État ne nous fournit pas des salaires et des endroits pour transmettre l'art de conter, cet art disparaîtra », craint Rashid al-Hallak. « Cette campagne peut nous aider si elle aboutit à une meilleure reconnaissance et à un financement », souligne de son côté son fils, Shadi al-Hallak, le seul participant à cette campagne qui pratique le théâtre d'ombre, en déplorant que, par manque de diplôme, ni lui ni son père ne soient admis dans les institutions artistiques syriennes.
Sous l'ère ottomane, les conteurs étaient systématiquement précédés de marionnettistes d'ombre, dont les propos étaient truffés de messages politiques. Shadi al-Hallak, âgé de 35 ans, a dû se former seul, le dernier Syrien à maîtriser le théâtre d'ombre, Abd al-Razzaq al-Dhahabi, étant décédé en 1994. « Quand j'ai découvert cet art, il était mort depuis six ans », regrette le marionnettiste. Il a passé quatre ans à apprendre comment rendre le cuir de vache translucide, afin de fabriquer ses marionnettes, teintées de couleurs vives avec des pigments végétaux. Shadi al-Hallak doit s'atteler d'ici peu à la restauration de 440 marionnettes conservées au Musée des arts populaires du palais Azem, qui ont entre quatre et six siècles. En espérant se produire bientôt dans le monde entier et, pourquoi pas, jusque « sur la lune ».


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