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Liban

Témoignage : comment bâtir un autre Liban

C'était une maisonnette au toit de tuiles, à l'ombre d'un eucalyptus, entourée de hautes tours d'habitation, une sorte de petit Liban qui eût aimé se faire oublier dans sa paix tranquille au milieu de ses puissants voisins. Et quand Hussein fut réveillé par les tirs de kalachnikov, quand soudain le feu d'une camionnette explosée sauta sur la charpente de sa chambe à coucher, il n'eut que le temps de sauter du lit, de réveiller sa fille et son fils dormant dans la salle de séjour en enfilade et n'eut pas sitôt atteint le seuil du minuscule hall d'entrée que le toit s'effondra derrière lui. Sauvés, lui, ses grands enfants et sa femme heureusement partie à la montagne. Mais plus un meuble, plus un effet, plus rien de son outil de travail, dans l'atelier de peinture automobile contigu, plus rien de son argent gardé dans l'armoire, qui fut brûlé. Seules quelques photos à demi-consumées pour emporter avec soi le passé...
Dans l'indifférence du voisinage, il pouvait compter seulement sur son frère, dont les flammes n'avaient pas franchi les murs, au fond du jardinet, et sur Toni, son ami chrétien, alerté par la radio et venu aux nouvelles.
Et puis Offrejoie. Qui étaient ces jeunes qui mettaient un nouvel émoi dans le quartier, parlant d'organiser un iftar pour ses habitants et de sceller la volonté de continuer à vivre ensemble malgré les appels à la division, dans la peur où l'on se barricade mentalement, avec des armes bien réelles prêtes à sortir à la moindre provocation, voire à quelque injonction de ceux qui mènent un jeu dangereux et insaisissable au service de politiques où le Liban n'est qu'enjeu de pouvoir ?
Hussein était resté neutre. Et ces garçons et ces filles qui distribuent leurs tracts d'invitation sont plus que neutres, ils sont des militants pacifiques de l'unité. Hussein s'approche d'Élias. Ce dernier explique : Vingt-six ans - son âge à peu près - de générations d'enfants, d'adolecents, de jeunes gens qui ont hérité d'une nation en l'état où se trouve son logis calciné. Et qui aux quatre coins du pays ont porté plus qu'un message, une dynamique d'amitié construite dans le jeu véritable, celui-là seul qui donne la joie, celui des enfants entre eux, lorsqu'ils troquent les armes, soi-disant pour rire, dont les adultes leur avaient fait cadeau, pour ne plus s'offrir que bonheur réciproque. En grandissant, Élias et ses copains avaient continué à jouer de la pelle et de la pioche, pour rebâtir des maisons, voire des quartiers soufflés par des attentats et des bombardements, à humaniser des prisons, équiper des écoles - au coude-à-coude entre chrétiens et musulmans.
Hussein retrouvait à travers l'histoire d'Offrejoie ce qu'il vivait avec Toni, et qui n'avait besoin que d'être ravivé d'espérance crédible. Déterrant de sous les détritus, qu'une équipe de jeunes noircie jusqu'au blanc des yeux dégage sacs après sacs, une cravate miraculeusement neuve dans son carton, et me donnant en reconnaissance une de ces saintes breloques où pendent des perles, et dont l'air qui passe fait briller les trois faces en triangle où s'inscrit la parole d'Allah.
Toni me sussure : « Abbouna, fais quelque chose pour lui... Pas de l'argent, mais s'il pouvait avoir un logis acceptable pour sa famille... » Sans le savoir, il décrit les expériences renouvelées d'Offrejoie, et je n'ai pas besoin de consulter Melhem Khalaf pour lui promettre un chantier de reconstruction, sans plus attendre.
Depuis qu'avec Melhem, alors jeune juriste étudiant à Montpellier, j'ai ressenti l'appel à aider le Liban à survivre et à vivre obstinément dans l'indépendance et l'unité, je n'avais pas ressenti de joie plus pure : après un quart de siècle d'étés passés à voir, à travers les « chabeb », le Liban se reconstruire en se libérant, se libérer en se construisant dans l'amour, le respect et le pardon, le ciel me donnait la réponse à la déception devant la timidité des voisins à descendre partager la fraternité enfouie au fond du cœur de tout Libanais. Je voyais une dizaine de jeunes du quartier de Bourj Abi Haïdar, gagnés par l'exemple plus que par les paroles d'un message fraternel, demander d'adhérer à Offrejoie et prendre date avec les anciens fidèles depuis 25 ans, avec les derniers arrivés au chantier de construction de l'école de Tell Biba, au nord du pays, pour travailler dès ce matin à donner à Hussein la joie d'une maison et à se construire peut-être eux-mêmes, sans le savoir, mais conscients de bâtir un autre Liban.

P. Jean ROUQUETTE,
Offrejoie-France
C'était une maisonnette au toit de tuiles, à l'ombre d'un eucalyptus, entourée de hautes tours d'habitation, une sorte de petit Liban qui eût aimé se faire oublier dans sa paix tranquille au milieu de ses puissants voisins. Et quand Hussein fut réveillé par les tirs de kalachnikov, quand soudain le feu d'une camionnette explosée sauta sur la charpente de sa chambe à coucher, il n'eut que le temps de sauter du lit, de réveiller sa fille et son fils dormant dans la salle de séjour en enfilade et n'eut pas sitôt atteint le seuil du minuscule hall d'entrée que le toit s'effondra derrière lui. Sauvés, lui, ses grands enfants et sa femme heureusement partie à la montagne. Mais plus un meuble, plus un effet, plus rien de son outil de...
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