En dépit des attaques sur tous ses flancs, le président français Nicolas Sarkozy a pris le temps de visiter hier un chantier de construction en banlieue parisienne. Éric Feferberg/AFP
« Cafouillage », « dévoiement », « effondrement moral »... De la gauche à l'extrême droite, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer une « nouvelle affaire d'État » après les mises en cause du plus prestigieux quotidien français. Alors que le gouvernement français est déjà fragilisé par une série de scandales et la perspective d'un remaniement, la présidence a tenté d'étouffer dans l'œuf un nouvel incendie, en démentant avec vigueur dès lundi les accusations du Monde. Le quotidien affirme que l'exécutif a fait espionner un fonctionnaire pour identifier l'informateur d'un de ses journalistes dans l'affaire Woerth-Bettencourt et va porter plainte pour violation du secret des sources. Le scandale Woerth-Bettencourt, dans lequel est empêtré le ministre du Travail Éric Woerth, est une affaire complexe qui comporte de multiples volets, notamment des suspicions de conflit d'intérêts, de financement politique illégal et de trafic d'influence.
Hier, la gauche, qui avait déjà réagi vivement après la sortie du Monde, a renouvelé ses attaques. « Ça ne tourne plus rond au sommet de l'État », a estimé l'ex-patron du Parti socialiste François Hollande, appelant à l'ouverture d'une enquête judiciaire indépendante pour clarifier l'affaire. « Jamais nous n'avons eu un tel spectacle de dévoiement de la politique », a renchéri l'ex-candidate socialiste à la présidentielle, Ségolène Royal. De son côté, l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin, ennemi juré à droite de Nicolas Sarkozy, a dénoncé un « cafouillage » au sein de l'exécutif et la violation de trois principes : « l'impartialité de l'État », le « secret de l'instruction » et « le secret des sources ».
Le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, a riposté en jugeant « absolument inadmissible qu'un haut fonctionnaire puisse divulguer des informations confidentielles, violant par là même le secret professionnel et le secret de l'enquête », tout en trouvant normal « que les journalistes enquêtent et travaillent avec des informateurs ». Mais, dans son édition datée de ce matin, le quotidien persiste, avec un article titré « Comment l'Élysée cherche à se protéger ». Alors que la police a reconnu une enquête du contre-espionnage sur une fuite dans la presse, le journal maintient ses accusations et souligne que « ce n'est pas la première fois que l'Élysée fait appel aux services de renseignements et de contre-espionnage à des fins politiques ou personnelles », évoquant une enquête sollicitée au printemps sur une rumeur concernant la vie conjugale de Nicolas Sarkozy.
Par ailleurs, le président est toujours violemment critiqué pour le virage sécuritaire annoncé cet été, visant le démantèlement accéléré des camps illégaux de Roms et envisageant de déchoir de leur nationalité des criminels naturalisés français depuis moins de dix ans. Hier, une pétition intitulée « Touche pas à ma nation » publiée par le quotidien de gauche Libération et signée par plusieurs artistes, intellectuels et politiques, a dénoncé « une atteinte intolérable aux principes constitutifs de la nation », en premier lieu l'égalité entre les citoyens devant la loi.
En outre, alors que le Parlement européen a déjà demandé à la France de cesser les expulsions de Roms, hier, la Commission européenne a menacé Paris de poursuites pour non-respect de la législation de l'UE. Viviane Reding, en charge de la Justice et des Droits fondamentaux au sein de l'exécutif européen, s'est montrée très sévère. « J'ai été personnellement interpellée par des circonstances qui donnent l'impression que des personnes sont renvoyées d'un État membre juste parce qu'elles appartiennent à une certaine minorité ethnique. Je pensais que l'Europe ne serait plus le témoin de ce genre de situation après la Seconde Guerre mondiale », a-t-elle déclaré. « Je vais être très claire : les discriminations ethniques ou raciales n'ont pas leur place en Europe », a-t-elle martelé. « Personnellement, je suis convaincue que la Commission ne va pas avoir d'autre choix que de lancer une procédure d'infraction contre la France » pour non-respect de la législation de l'UE, a-t-elle annoncé. Dans le détail, Mme Reding veut rappeler Paris à l'ordre pour transposition insuffisante d'une directive européenne sur la libre circulation de citoyens européens et « application discriminatoire » de ce texte. À terme, la France pourrait donc être poursuivie devant la Cour de justice européenne avec de fortes amendes à la clé. La fermeté de la Commission a été saluée par les Verts au Parlement européen.
Le ministre français de l'Immigration, Éric Besson, a tenté de calmer le jeu, mais a assuré que le gouvernement continuerait à démanteler les campements irréguliers. Le ministère français des Affaires étrangères s'est montré plus ferme. « Nous avons appris avec étonnement les déclarations de Mme Viviane Reding. Nous ne pensons pas que c'est avec ce type de déclaration que nous pourrons améliorer le sort et la situation des Roms qui sont au cœur de nos préoccupations et de notre action », a déclaré son porte-parole, Bernard Valero.
Attaqué sur plusieurs fronts à moins de deux ans de la présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy est au plus bas dans les sondages : il serait sèchement battu par la gauche et, selon une enquête CSA publiée hier, il est désormais sérieusement concurrencé à droite par Dominique de Villepin.

