Le14 août dernier, Bozan Tekine, numéro 2 du PKK, annonçait une trêve unilatérale pour le mois de ramadan. Les accrochages avec les soldats turcs n’ont pas cessé pour autant. Safin Hamed/AFP
En novembre 2009, seulement sept mois plus tôt donc, le gouvernement du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, avait pourtant présenté un plan d'« ouverture démocratique » visant à accorder plus de droits à la minorité kurde. Ce plan prévoyait la diffusion de programmes en langue kurde à la radio et à la télévision, la possibilité pour les partis politiques de faire campagne en kurde, et la possibilité de remplacer les noms « turquifiés » des villes par les noms d'origine kurde.
Que s'est-il passé qui puisse expliquer un tel dérapage ?
Un mois après le lancement du plan d'« ouverture démocratique », la Cour constitutionnelle turque a dissous le principal parti prokurde, le Parti pour une société démocratique (DTP). Pour Didier Billion, expert à l'Institut supérieur de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris, « l'interdiction d'un parti politique prokurde, au beau milieu d'une tentative d'ouverture, a porté le coup de grâce au processus de dialogue. Du coup, les perspectives d'un règlement politique de la question kurde se sont temporairement fermées ».
Côté kurde, le plan d'ouverture était en outre diversement apprécié. « À l'intérieur du PKK, il y a deux ailes : une aile politique qui aurait accepté de jouer le jeu de l'ouverture kurde au prix d'un certain nombre de compromis, et une aile jusqu'au-boutiste, ultimatiste, totalement hostile à tout processus de négociation avec l'État turc et qui a probablement relancé les activités du PKK », souligne Didier Billion.
Après l'assasinat des onze militaires turcs, la réaction du Premier ministre Erdogan fut rapide et sévère, celui-ci promettant aux responsables de la mort des soldats qu'ils « se noieraient dans leur propre sang ». Pour M. Billion, la réaction d'Erdogan était inévitable, sinon « il aurait été accusé de laxisme, de capitulation. Même si le gouvernement actuel est, sur le fond, favorable à une relance du processus politique, dans une période de reprise des activités militaires et terroristes, le Premier ministre ne peut pas faire de propositions ». Très hostiles à une ouverture politique, les forces nationalistes, représentées au Parlement, « attendent l'AKP (le parti au gouvernement, NDLR) au tournant », rappelle l'expert de l'IRIS. Or selon M. Billion, « si la situation reste en l'état, il y aura une poursuite de la lutte terroriste et militaire ». Depuis le mois de mars, au moins 130 rebelles kurdes et plus de 40 militaires turcs ont déjà trouvé la mort lors d'opérations de l'armée turque. La situation ne s'est récemment légèrement calmée qu'en raison de la trêve décrétée par les rebelles pour le ramadan. « Et voilà aujourd'hui le tragique de la situation : le gouvernement est bloqué. Et cette situation ne peut durer, sinon elle va pourrir, s'aggraver », avertit M. Billion.
Une aggravation qui pourrait prendre la forme d'une radicalisation de l'opinion publique. « Jusqu'à maintenant, la Turquie avait échappé au fléau du communautarisme. L'opinion publique condamne unanimement les actes terroristes. Mais, dans des périodes de tension, on cherche des boucs émissaires. Je crains fort qu'il y ait prochainement une radicalisation d'une partie de l'opinion publique turque contre les Kurdes, pas seulement contre le PKK, et des dérapages qui sont humainement tragiques, puisqu'il y a des morts, et politiquement très dangereux », estime l'expert.
Retournement de l'opinion publique d'autant plus dommageable que le combat des Kurdes de Turquie ne se réduit pas aux opérations menées par le PKK. « Certes, le PKK a une grande audience dans le sud-est de la Turquie et dans les grandes villes du pays. Mais une grande partie des citoyens turcs d'origine kurde ne soutiennent pas les méthodes du PKK », explique M. Billion. « Les Kurdes de Turquie, dans leur grande majorité, ont des revendications de type liberté d'expression en langue kurde, traduction des documents officiels en langue kurde, que les villages du sud-est de la Turquie puissent se réapproprier leur nom kurde. Ce sont des revendications formulées et auxquelles le plan d'ouverture démocratique du Premier ministre l'année dernière donnait accès », note l'expert.
Par contre, en ce qui concerne les revendications du PKK, elles n'ont jamais été claires. « On ne sait pas très bien ce qu'il demande. À une époque, il était pro-indépendance, à une autre pour l'autonomie, puis en faveur d'une fédération turco-kurde, indique M. Billion. Le PKK a évolué de façon chaotique, il est bien difficile de s'y retrouver. Ce qui démontre d'ailleurs sa très grande faiblesse politique. »
Selon M. Billion, pour que la question kurde - dont le Premier ministre Erdogan a dit qu'elle était le plus grand défi que son pays ait à relever - soit résolue, il faudrait « parfaire la démocratie turque. La Turquie a réalisé de grands progrès ces dernières années, c'est incontestable. Mais il y a encore des dossiers lourds et compliqués sur lesquels il ne faut pas baisser la garde. Il faut que les dirigeants turcs prouvent leur volonté d'aller de l'avant ». Cela supposerait, outre l'élargissement des droits culturels des Kurdes, une « décentralisation administrative et politique, avec un effort tout particulier pour la région du Sud-Est (à majorité kurde), sachant que désormais plus de la moitié des Kurdes de Turquie ne vivent plus dans le Sud-Est mais sont dans les grandes villes », précise le professeur. « La troisième mesure est celle du développement économique du Sud-Est. Il existe une forte disparité entre le niveau économique de l'ouest et celui de l'est de la Turquie. C'est un dossier sur lequel le gouvernement devrait faire plus d'efforts », estime Didier Billion.
Pour l'expert, accorder plus de libertés culturelles aux Kurdes « ne mettrait pas en péril la République turque car elle est suffisamment solide et forte ». Si en Turquie, le dossier kurde reste dans l'impasse - et ce alors qu'il devrait pouvoir être traité « de façon plus fluide ou décontractée qu'en Irak et en Syrie » -, c'est essentiellement « en raison des blocages au sein de l'appareil d'État. Blocages engendrés par un noyau nationaliste », insiste Didier Billion.

