Une vue d’ensemble du lac de Qaraoun.
L'une des études les plus rigoureuses et spécifiques sur le Litani et Qaraoun est menée depuis deux ans sur le terrain par une équipe conjointe de l'Université libanaise (UL) et du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) : elle vise à étudier l'invasion du lac Qaraoun par l'algue bleue, probablement la menace la plus sérieuse sur cette étendue d'eau. Kamal Slim, professeur de sciences de l'environnement à l'UL et chercheur au CNRS, qui fait partie de cette équipe formée également de Ghassan Zein, expert en poissons d'eau douce, et Ali Atwé, ingénieur agronome et chercheur au CNRS, nous fait part de ses découvertes.
Bien que d'origine naturelle, l'apparition de l'algue bleue, qui sévit d'autant plus que le niveau de l'eau tend à baisser avec la diminution des précipitations au Liban, est considérée comme l'une des conséquences de la pollution provenant des industries et des institutions touristiques entourant le lac. « La couleur verte de l'eau et l'odeur nauséabonde très caractéristique nous ont renseignés très vite sur l'étendue de sa propagation », précise M. Slim, se référant à ses observations durant les années passées, mais surtout au cours de cet été, dans la Békaa.
Espèces plus ou moins nocives
Mais qu'est-ce que l'algue bleue, appelée aussi fleur d'eau (quand elle se multiplie à la surface), ou cyanobactérie ? C'est une bactérie (d'où son nom scientifique) qui se forme dans les eaux peu profondes, tièdes, et calmes ou immobiles, comme les lacs d'eau douce, les étangs et les marécages. Cette bactérie est photosynthétique, ce qui signifie qu'elle a besoin de lumière pour survivre. La première espèce connue était de couleur bleu vert, ce qui explique son nom commun, alors qu'elle peut se présenter sous diverses couleurs, du vert olive au rouge.
M. Slim explique que ces algues se retrouvent surtout dans l'eau stagnante et qu'elles ne sont pas toujours nocives. « Il existe deux espèces très connues, explique-t-il. La Spirulina plateusis qui est riche en protéines et qui est souvent utilisée en pisciculture. À l'avenir, elle pourrait être produite en dragées et utilisée à des fins alimentaires ou pharmaceutiques. D'autres espèces qui font efflorescence sont, elles, nocives, parce qu'elles sécrètent des toxines, à l'instar de la Microcystis aéruginosa. C'est celle que l'on retrouve aujourd'hui à Qaraoun. »
D'où vient-elle ? « Cette bactérie est souvent véhiculée par le vent, souligne M. Slim. Mais il y a des facteurs favorables à sa multiplication. Le réchauffement climatique, qui réduit la saison de gel et de froid, est l'un de ces principaux facteurs. La pollution par le phosphore et le nitrate, provenant principalement des eaux d'égout des exploitations agricoles et des industries, en est un autre. Cet hiver, il a beaucoup plu au Liban, et on a constaté une disparition momentanée de ces cyanobactéries. Mais elles sont revenues en force depuis le retour du beau temps. En fait, durant la saison des pluies, cette algue se concentre au fond de l'eau où elle demeure dans un état dormant, et elle refait surface dès que le niveau de l'eau baisse. »
Biodiversité en danger
La cyanobactérie provoque des ravages dans les milieux où elle se multiplie. « Toute la biodiversité du lac en est affectée, affirme M. Slim. Nous constatons une extinction rapide des espèces. Les petits poissons disparaissent à un rythme accéléré parce que, étant herbivores, ils la consomment et sont tués par sa forte toxicité. Ils peuvent aussi mourir par asphyxie, étant donné que sa présence modifie le taux d'oxygène dans l'eau. Nous poursuivons notre étude pour déterminer de manière exacte les conséquences de l'algue bleue sur les espèces présentes à Qaraoun. »
La biodiversité n'est pas seule à être affectée par ce phénomène. « L'odeur nauséabonde est susceptible de faire fuir les touristes, souligne le chercheur. Les institutions touristiques nombreuses autour du lac qui, comme les usines, jettent leurs égouts non traités dans le lac risquent de faire les frais de cette négligence dont elles sont en partie responsables. C'est pour cela qu'il faut des campagnes de sensibilisation. »
Le lac est connu aussi par les habitants de la région comme un lieu de baignade. Quels effets a l'algue bleue sur la santé humaine ? « Dans d'autres pays où cette algue a fait son apparition, on a tout de suite interdit les baignades dans les lacs affectés, indique M. Slim. Cette bactérie peut provoquer des allergies et des démangeaisons, ou alors des hépatites, ou encore des troubles dans les voies respiratoires. Si elle est ingurgitée, elle peut causer des problèmes intestinaux et gastriques. Rares sont les cas de mort d'homme, et s'ils ont eu lieu, c'était dans des conditions très spécifiques : au Brésil, l'utilisation par erreur d'une eau contaminée dans des opérations de dialyse a causé la mort de 70 personnes parce que la bactérie avait attaqué directement le rein. Ceci dit, l'algue bleue provoque souvent des morts d'animaux, venus boire au point d'eau contaminé. » Il déplore qu'aucune précaution n'ait encore été prise au Liban pour interdire les baignades quand le taux de cyanobactéries devient élevé dans le lac de Qaraoun.
Enfin, les scientifiques craignent surtout que la bactérie, qui se déplace avec le vent, n'aille contaminer d'autres points d'eau. Il y a aussi le risque de voir d'autres espèces de cyanobactéries se propager dans le lac, provenant de pays voisins.
Une lutte difficile
Comment fait-on pour éradiquer cette algue ? M. Slim affirme d'emblée que la lutte contre cette cyanobactérie n'est pas facile. « Il faut tout d'abord mettre un terme aux sources de pollution, notamment par les eaux usées qui sont un facteur aggravant, dit-il. Si la pollution s'arrête, la nature reprendra le dessus, et les espèces utiles pourront empêcher les cyanobactéries de proliférer. Sinon, il existe un produit chimique, un algicide à base de sulfate de cuivre, utilisé de manière expérimentale en Europe. On pourrait envisager de le disséminer sur le plan d'eau si la contamination est très importante. »
M. Slim précise que la finalité de l'étude est de donner aux ministères concernés les moyens de gérer le fléau. « Mais il faut faire un suivi, assure-t-il. Ce n'est que sur la durée qu'une telle étude fera une différence, contrairement à tant d'autres qui l'ont précédée. Il est également nécessaire de placer une station d'observation à proximité parce que la situation change continuellement. L'un des bénéfices que l'on pourrait tirer de la présence d'une station, à titre d'exemple, est d'interdire les activités touristiques et les baignades dès que le taux de pollution devient dangereux. »
M. Slim souligne que les recommandations de l'étude seront très précises et pratiques, comme, par exemple, celle d'installer sans plus tarder une station d'épuration des eaux usées sur le lac. « Cette recherche a commencé par une initiative personnelle, indique-t-il. Mais le projet se développe. Il y a maintenant une possibilité de partenariat avec l'École des ponts et chaussées en France. Un doctorant libanais va travailler sur deux biotopes, pour deux cas pratiques dont Qaraoun, afin de contribuer à trouver une solution. D'autre part, le CNRS, par le biais de sa Commission libanaise pour l'énergie atomique, devrait importer un appareil qui nous permettra d'étendre nos analyses au fond du lac et ne plus nous contenter d'échantillons prélevés à la surface. »

