Il est heureux quand le courant électrique lui est fourni treize heures au lieu de douze toutes les 24 heures.
Il jubile quand l'eau coule finement dans ses tuyaux pour lui donner la possibilité de prendre sa douche et d'arroser son unique basilic.
Il tressaille d'allégresse quand il rejoint en voiture son point de destination en 50 minutes alors que le trajet ne doit lui prendre en principe que 15 minutes et qu'il ne s'est pas accroché avec un hurluberlu.
Il se dit que l'avenir est brillant quand, en deux semaines, il n'y a pas eu des personnes qui se tirent dessus dans les rues.
Il est heureux comme un roi quand il apprend que l'université de son fils n'a pas doublé les frais de scolarité par rapport à l'année précédente.
Il n'en revient pas quand les tarifs de la MEA tombent à un niveau acceptable et se demande quel miracle s'est produit pour que cette compagnie daigne avoir des tarifs enfin presque « normaux ».
Il est émerveillé, étonné quand, en tenant une porte pour laisser passer quelqu'un, cette personne lui dit merci, de même, quand il fait preuve de galanterie, il est heureux si la dame lui adresse un gentil sourire sans le bousculer en passant.
Il est tout aussi incroyablement satisfait quand dans une administration il arrive à faire ce qu'il est venu de faire en quelques jours alors que d'habitude ça lui prend un mois - et encore ! ...
Il est déboussolé de bonheur et ne sait plus quoi faire quand, en conduisant, un automobiliste lui cède le passage, ou reste en ligne devant lui sans essayer de rouler sur les marquages en se frayant un chemin par la force de ses « coudes » métalliques.
Il est tellement content quand il voit aussi un automobiliste, qui d'habitude jette tout par les fenêtres de sa voiture : mégots, papiers, peau de banane, diverses sortes de détritus, fait un effort pour mettre tout cela dans un sac pour le déposer dans sa poubelle en rentrant à la maison.
Il est au comble du bonheur quand un politicien fait des déclarations sans mentionner confessionnalisme, religion et gâteau à partager, mais seulement pour l'informer de ce qu'il est en train de faire pour améliorer son existence.
Il est épaté quand il voit qu'un promoteur immobilier a gardé de la forêt qu'il a fait raser un arbre à côté de son immeuble nouvellement construit.
Si peu de choses suffisent au bonheur du Libanais, car à force de vexations, il amplifie le bonheur ressenti par des événements qui sont par ailleurs tellement anodins et normaux.

