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Diaspora

Une nation en mouvement

Andrew ARSAN
Le Liban a longtemps été, est toujours, un pays en ébullition. Déjà, en 1903, le consul français à Beyrouth observait que 80 000 hommes et femmes - près d'un cinquième de la population de la montagne - avaient quitté le Mont-Liban. Autant est-il difficile d'estimer le nombre exact de ceux qui prirent les chemins de l'exil, autant peut-on être certain qu'une énorme proportion des habitants du petit Liban - jusqu'à un tiers, disent certains, de ses 400 000 âmes - devinrent des immigrés en l'espace d'une vingtaine d'années. Rares furent les familles à ne pas être affectées par ce grand mouvement migratoire, qui dura de la dernière décennie du XIXe siècle jusqu'au début de la Grande guerre ; l'émigration bouleversa les relations sociales à travers ce que deviendrait le Liban, transformant l'économie de ce petit pan de l'espace méditerranéen, déjà bien ouvert au monde extérieur par sa longue expérience du commerce de la soie, et en faisant un avatar de la mondialisation avant la lettre : d'une région qui dépendait largement des humeurs inconstantes des marchés européens, il en devint une qui comptait sur les versements de pères, de frères et oncles absents, dispersés à travers les Amériques et les Antilles, l'Afrique et l'Australie, ces relations distantes que connurent tant de familles libanaises de l'époque.
Cette première génération de l'exil fuit suivie par d'autres. Un million de Libanais émigrèrent durant la guerre civile. Encore une fois, près d'un quart de la population quitta le pays. Bien d'autres devinrent des émigrés au sein même du territoire, la violence ne faisant qu'accélérer un processus de longue date, cette attraction des villageois vers les villes qui a ses racines au XIXe siècle, et qui ne cessa de nourrir la croissance de Beyrouth, la transformant d'un petit village de pêcheurs en un des plus importants pôles commerciaux et culturels de l'Est méditerranéen, puis en ce qu'elle est à présent. Car Beyrouth est, aujourd'hui, un Liban en miniature. Si ce n'est le Liban qui n'est qu'une extension de Beyrouth.
Mais le Liban, c'est aussi bien plus que Beyrouth - et bien plus, aussi, que son petit territoire. Comme l'a dit Renan, une nation n'est pas « un groupe déterminé par la configuration du sol ». Les rivières, les chaînes de montagnes, les océans peuvent influencer le destin des hommes. Mais ils ne sauraient les déterminer. Et cette distinction binôme qui organise le discours des ministres et des évêques de longue date entre ces deux Liban, celui d'ici et celui d'ailleurs, le Liban des « présents » et des absents, des émigrés, est toute aussi fausse, reposant sur une conception trop territoriale de la nation. Car la libanité est partout où se trouve un émigré ; elle réside dans les corps, les esprits de tous ceux qui ont quitté cette petite parcelle de terre. Le Liban ne s'arrête pas à ses frontières ; il n'est pas seulement 10 452 km². Il est porté au loin par les flots de la diaspora.

Andrew ARSAN
(Princeton University)

Le Liban a longtemps été, est toujours, un pays en ébullition. Déjà, en 1903, le consul français à Beyrouth observait que 80 000 hommes et femmes - près d'un cinquième de la population de la montagne - avaient quitté le Mont-Liban. Autant est-il difficile d'estimer le nombre exact de ceux qui prirent les chemins de l'exil, autant peut-on être certain qu'une énorme proportion des habitants du petit Liban - jusqu'à un tiers, disent certains, de ses 400 000 âmes - devinrent des immigrés en l'espace d'une vingtaine d'années. Rares furent les familles à ne pas être affectées par ce grand mouvement migratoire, qui dura de la dernière décennie du XIXe siècle jusqu'au début de la...