Le 22 août dernier, plusieurs personnes ont protesté contre l’installation du « Park 51 ». Des écriteaux portant l’inscription « Sharia » (loi islamique) en lettres rouges dégoulinantes étaient distribués à la petite foule. « Vous pourrez construire votre mosquée à “Ground Zero” lorsque nous pourrons construire une synagogue à La Mecque », proclamait une autre pancarte. Photo AFP
Une « haine » cachée
« L'islamophobie aux États-Unis n'est pas un phénomène récent », affirme John Esposito, directeur du « Center for Muslim-Christian Understanding » à l'université de Georgetown, à Washington. « J'étudie ce phénomène depuis plus de dix ans, depuis le déclenchement de la première guerre du Golfe dans les années 90, explique-t-il. Mais ce n'est qu'après les attaques du 11 septembre 2001 que les tensions entre la communauté musulmane et le reste de la population se sont exacerbées. » Selon l'expert, la controverse de la mosquée à New York a éveillé une « haine » dans la société américaine qui était jusque-là « cachée ». « Il y a quelques années, explique M. Esposito, ceux qui s'opposaient à l'installation d'une mosquée à deux pas de chez eux justifiaient leur opposition en prétendant qu'un tel bâtiment provoquerait de l'embouteillage dans leur quartier. Mais aujourd'hui, le discours a changé et ces mêmes personnes n'hésitent pas à dire qu'elles ne veulent tout simplement pas d'un "lieu de rencontre pour terroristes" près de chez elles... »
Hausse des violences
La situation aujourd'hui est tellement grave que de nombreuses associations de musulmans américains ont exhorté les forces de l'ordre à être sur le qui-vive lors de la fête du Fitr, qui coïncide cette année avec la commémoration du 11-Septembre. Ces craintes interviennent au moment où une hausse significative d'actes de violence contre les musulmans a été enregistrée à travers tout le pays. Le 25 août dernier, un chauffeur de taxi musulman de New York a été victime d'une agression au couteau par un jeune homme de 21 ans. Une semaine plus tôt, des inconnus ont jeté des pierres contre les vitres d'une mosquée à Madera, en Californie, et ont placé des pancartes à l'extérieur du bâtiment appelant les Américains à « se réveiller » parce que « l'ennemi est là ». Au Texas, une douzaine de personnes appartenant au groupe « Operation Save America » ont perturbé la prière de fidèles musulmans dans une mosquée en criant des slogans haineux comme « Assassins ! » et « Jésus déteste les musulmans ». En juin, des membres du mouvement d'extrême droite « Tea Party » ont paradé un vendredi - jour de prière chez les musulmans - devant une mosquée à Temicula, en Californie, avec des chiens pour protester contre la construction d'un nouveau centre musulman dans la ville. Un mois plus tôt, une bombe était retrouvée sur le site d'une mosquée en construction à Jacksonville, en Floride. Toujours en Floride, une église a invité les chrétiens à brûler, le 11 septembre, des exemplaires du Coran « pour se souvenir des victimes des attentats et combattre le démon de l'islam ».
Selon le Conseil des relations islamo-américaines (CAIR), plus de 1 500 cas de discrimination envers les musulmans ont été enregistrés en 2004, soit une hausse de 50 % par rapport à 2003. Un rapport du département de la Justice, publié en février 2010, indique de son côté que plus de 800 incidents - dont des actes de violence et de vandalisme - ont été répertoriés en neuf ans contre des personnes originaires du Moyen-Orient ou du Sud-Est asiatique.
La dégradation de l'image des musulmans
Pour Haroon Moghul, directeur du Maydan Institute spécialisé dans les études islamiques, l'une des principales raisons qui ont contribué à la dégradation de l'image des musulmans aux États-Unis « est la série d'attentats ou projets d'attentat qui ont été planifiés sur le sol américain ». Il donne pour exemple l'attentat manqué de mai dernier à Times Square, la fusillade de la base militaire américaine de Fort Hood en novembre - qui a fait 13 morts - ainsi que l'attentat raté contre le vol Amsterdam-Detroit du 25 décembre 2009. Ces deux attaques seraient, selon les autorités américaines, liées à Anwar al-Aulaqi, un prédicateur musulman né aux États-Unis mais qui vit aujourd'hui au Yémen.
Discours islamophobes
« Le plus inquiétant, explique de son côté M. Esposito, c'est que le discours haineux et antimusulman n'est plus uniquement restreint à de petits groupes marginaux. Il a désormais été adopté par de nombreuses personnalités politiques influentes dans le camp républicain, et même démocrate. » Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants, a comparé l'installation d'une mosquée près de Ground Zero à la mise en place « d'un panneau nazi près du musée de l'Holocauste ». Karl Rove, l'ancien conseiller de George W. Bush, a pour sa part comparé les organisateurs de Park 51 à des « Skinheads » se pointant à « une réunion de Noirs » en « criant des insultes ». Du côté démocrate, la controverse de la « mosquée de Ground Zero » a également fait des remous, même si les propos sont moins virulents. Harry Reid, le chef de la majorité démocrate au Sénat américain, a fait part il y a deux semaines de son opposition au projet de Park 51, tout en affirmant « que la mosquée devrait être construite autre part ».
« Cette polémique, qui est devenue hautement politisée, est en grande partie liée à la proximité des élections législatives de novembre, indique M. Esposito. Les politiciens adoptent la rhétorique islamophobe parce qu'ils pensent que ça leur rapportera un plus grand nombre de voix. »
Sally Steenland, experte en affaires religieuses au « Center for American Progress », est du même avis. Selon elle, « les élections ont toujours été une occasion pour la propagation de rumeurs et de désinformation dans le but de gagner le plus de votes possible ». « Lors de la présidentielle de 2004, rappelle-t-elle, les conservateurs s'étaient attaqués aux droits des homosexuels. Puis, ils ont sorti la carte de l'immigration illégale. L'été dernier c'était la question de la réforme du système de santé. Et maintenant, c'est au tour de la "menace islamique". » « Cependant, tient-elle à préciser, ces discours haineux ne sont pas sans conséquences : nous vivons dans un monde où l'information se propage de façon instantanée à travers le globe et je crains qu'avec cette polémique nous soyons en train de rendre un grand service à el-Qaëda qui veut illustrer la guerre contre le terrorisme comme étant une guerre contre l'islam. » « La montée de l'islamophobie aux États-Unis risque non seulement de mettre en danger la sécurité nationale, mais elle pourrait également porter atteinte à nos troupes à l'étranger », affirme encore Mme Steenland.
Dans une entrevue accordée au magazine Newsweek, le 30 août dernier, un porte-parole des talibans afghans affirmait qu'en « empêchant la construction de la mosquée à New York, les Américains nous font une énorme faveur ». Il a par ailleurs expliqué que le nombre de recrues a augmenté depuis le début de cette controverse.
Mais pour Haroon Moghul, le danger est ailleurs. Selon lui, la montée de l'islamophobie aux États-Unis constitue surtout « un coup très dur pour les musulmans modérés à travers le monde ». « Je crois que les Américains doivent se rappeler qu'il existe des gens dans le monde arabo-musulman qui ne croient pas au clash des civilisations - ou qui ne veulent pas y croire - et qui se retrouvent aujourd'hui dans une position très gênante », explique-t-il.
« La seule bonne nouvelle dans toute cette controverse, estime de son côté M. Esposito, c'est qu'elle a enfin jeté la lumière sur la discrimination dont souffrent les musulmans dans notre pays. Le débat est désormais lancé au niveau national et il est grand temps qu'on s'attaque à ce problème. »

