Selon un cadre du Hezbollah, à ce stade, sayyed Nasrallah a essentiellement voulu ébranler l'opinion publique et mettre le procureur Bellemare au pied du mur. Avant la conférence de presse, une campagne médiatique avait été orchestrée pour susciter la curiosité des Libanais qui se sont d'ailleurs retrouvés nombreux collés devant leur petit écran lundi soir. Avec une logique qui se tient, Nasrallah a développé son point de vue, selon une structure bien étudiée destinée à maintenir son auditoire en haleine. Mais il a quand même précisé qu'il est en train d'ouvrir une piste et de donner un faisceau d'indices qui méritent d'être examinés et qui pourraient se transformer en preuves. En gros, il a démontré qu'Israël a les moyens d'exécuter un tel assassinat via ses propres agents et son réseau d'espions libanais. Il a aussi un passé dans les opérations de surveillance en préparation à un assassinat, tout comme il a à son actif plusieurs assassinats perpétrés au Liban. Enfin, il existe des preuves montrant la présence d'espions pour le compte d'Israël sur les lieux du crime, peu avant la date fatidique du 14 février 2005. Nasrallah a aussi montré, à travers l'analyse politique, à travers son action et les déclarations de ses responsables, qu'Israël a aussi le mobile et l'intérêt pour planifier un tel assassinat dans le but de semer le chaos au Liban et de monter la communauté sunnite libanaise contre les chiites et contre la Syrie.
Face à cette présentation, qui s'est gardée d'imposer une accusation, se contentant (à ce stade) de réclamer que la piste soit creusée, le rejet total aurait été inexplicable ou en tout cas aurait ajouté de l'eau au moulin des détracteurs du TSL. Refuser d'examiner les indices donnés par Nasrallah équivaudrait à dire que le TSL est bel et bien politisé et rejette toute hypothèse qui n'impliquerait pas le Hezbollah ou plutôt qui pourrait mettre en cause Israël. C'est en quelque sorte un test d'intentions que Nasrallah a adressé au TSL et le procureur Bellemare a compris hier le message en demandant officiellement que les éléments développés par le secrétaire général du Hezbollah lui soient remis.
Le premier objectif de Nasrallah a donc été atteint, en poussant le procureur du TSL à examiner cette piste. Elle n'aboutira peut-être pas, mais au moins la thèse israélienne est désormais évoquée, alors que pendant cinq ans, toutes les recherches étaient axées sur la Syrie, les extrémistes et le Hezbollah. De même, Nasrallah a placé le TSL en position de défense, le poussant à rappeler sa neutralité et son action professionnelle dans sa démarche pour rechercher les assassins de Rafic Hariri.
Nasrallah a aussi atteint son second objectif en poussant l'opinion publique à réfléchir à d'autres pistes que celles qui ont occupé la scène médiatique jusqu'à présent. Certes, il y a encore beaucoup de sceptiques et certains éléments proposés par le secrétaire général du Hezbollah ont été contestés, mais au moins le débat est ouvert et depuis lundi, les thèses de Nasrallah occupent la scène médiatique et populaire.
Que peut-il se passer désormais ? Pour reprendre la formule du président de la Chambre Nabih Berry, « l'après-conférence de presse ne sera pas comme la période qui l'a précédée ». Un premier résultat pourrait consister en un report de la publication de l'acte d'accusation du procureur Bellemare, pour cause d'examen « précis » des nouvelles données qui devraient lui être remises, à sa demande, par les autorités libanaises (autrement dit par le procureur général près la Cour de cassation Saïd Mirza). Mais le Hezbollah, selon ses proches, ne peut pas se contenter d'un simple report, qui équivaudrait pour lui à un report de la menace, tout en gardant l'épée de Damoclès brandie au-dessus de sa tête. Report ou pas, la campagne se poursuivra donc à des doses variables et dans plusieurs directions. Selon un ancien responsable officiel, pour comprendre ce qui va se passer, il faudrait suivre de près l'action et les déclarations de Walid Joumblatt, ce dernier devant en principe jouer un rôle central dans l'étape à venir...

