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Moyen Orient et Monde - Le Billet

Hors jeu

Puisque l'heure semble être au grand déballage, avouons. Pour que l'on s'intéresse un tant soit peu au foot, l'enjeu doit être mondial. En deçà, l'effort à fournir pour identifier les joueurs - après Platini, il y a eu Zidane. Après Zidane... ?
- n'est pas rentable. Pour que l'on s'y intéresse franchement, il faut que la France ait une chance de gagner. Si les deux conditions citées ci-dessus ne sont pas remplies, le foot, honnêtement, on s'en fout.
Cette année, on était donc bien partis pour se laisser dériver très loin de la planète foot.
C'était compter sans le scandale.
L'on avait déjà levé un sourcil curieux en apprenant que la France s'était qualifiée sur une main. Puis on avait oublié l'affaire. Avec l'ouverture du Mondial, tout s'est accéléré. Une défaite contre les Mexicains, la maman de Domenech insultée par Anelka dans les vestiaires, les jeunes millionnaires du foot virant syndicalistes grévistes à tendance révolutionnaire, L'Équipe se laissant aller à la poésie du Sun, redéfaite contre les Bafana Bafana, annonce de règlements de comptes, mobilisation étatique, lynchage au niveau national et franche rigolade en dehors de l'Hexagone...
Dans ce marasme total nous revient le souvenir de la finale France-Brésil du Mondial 1998. Probablement une forme de résilience.
Au soir du grand soir, le 12 juillet, l'on était dans un village des montagnes corses, une étape du « GR 20 », formidable mais néanmoins éreintante randonnée de deux semaines sur l'épine dorsale de l'île de Beauté. « On », ce sont six Parisiens, d'adoption ou non, six continentaux en tout cas, au bronzage sportif : chevilles et pieds blancs, torse laiteux, bras, mollets et cuisses tannés. Un damier mal foutu en déni total des lois de l'esthétique.
Ce soir-là, tout le village est rassemblé sur la terrasse du café. Sous le ciel étoilé, dans une fraicheur retrouvée et revigorante, l'air vibre. Ça sent la victoire.
« Et un pour les Bleus ! » Six Parisiens poussent un rugissement guttural, les poings serrés au bout de leurs bras levés, les yeux exorbités, la narine frémissante et le pied trépignant. Côté corse, des dizaines de paires d'yeux fixent le grand écran. Certains allument une cigarette, d'autres passent une main que l'on sent nerveuse sur un menton que l'on devine rugueux. D'autres encore jettent un coup d'œil en direction des Parisiens. Au fond de l'iris sombre et insulaire, un message clair : « Ne te réjouis pas trop vite, petit, ce n'est que le début. » Les Parisiens, subitement, se souviennent qu'ils sont en Corse et baissent le volume.
« Et deux ! » Comme s'ils étaient montés sur ressort, cinq Parisiens sautent de leur chaise. Dans le même élan, ils plaquent leurs mains sur leur bouche dans une vaine tentative d'étouffer le cri animal, qui, de nouveau, monte en eux. Alors que Thierry Rolland n'en finit plus de beugler, le sixième membre du groupe, parti satisfaire un besoin naturel, déboule sur la terrasse, les mains retenant son pantalon toujours déboutonné, en hurlant : « Quoi ? Quoi ? Un deuxième ! Merde, je l'ai raté ! » Côté corse, les fronts se creusent de profondes rides, l'échine se courbe, les regards se ferment.
« Et trois zéro ! » Les Parisiens ne sautent plus. Ils resserrent les rangs. L'un d'eux suggère de payer l'addition, de laisser un gros pourboire en forme d'assurance-vie et de foutre le camp. Il jure avoir entendu un Corse évoquer la création d'un Front de libération de l'île, canal foot. Côté corse, les regards sont noirs, les mines allongées, les dents grincent, la montagne gronde.
Un coup de vent balaie le café. Devant la terrasse, une balle sauvage d'herbes folles, sèches et entremêlées roule sur le bitume. Le patron du café coupe le son du téléviseur. Les curieux bruits de la nuit emplissent à nouveau l'air. Les Parisiens jettent un coup d'œil vers les Corses. Les Corses fixent les Parisiens. Soudain, un bruit sec déchire la nuit. Pop. Le patron apparaît, une bouteille de mousseux dans une main, une colonne de verres en plastique dans l'autre. Derrière lui, sa femme porte une grande boîte en carton blanc dans laquelle sont alignées des pâtisseries couvertes d'un glaçage aux couleurs improbables. Cinq minutes plus tard, Corses et Parisiens trinquent, avant de noyer de trop grandes bouchées de gâteau dans de longues rasades de mousseux et de refaire le match la bouche pleine. Ce soir-là, le foot était un beau jeu.

Puisque l'heure semble être au grand déballage, avouons. Pour que l'on s'intéresse un tant soit peu au foot, l'enjeu doit être mondial. En deçà, l'effort à fournir pour identifier les joueurs - après Platini, il y a eu Zidane. Après Zidane... ? - n'est pas rentable. Pour que l'on s'y intéresse franchement, il faut que la France ait une chance de gagner. Si les deux conditions citées ci-dessus ne sont pas remplies, le foot, honnêtement, on s'en fout.Cette année, on était donc bien partis pour se laisser dériver très loin de la planète foot.C'était compter sans le scandale.L'on avait déjà levé un sourcil curieux en apprenant que la France s'était qualifiée sur une main. Puis on avait...
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