* Jaswant Singh, ancien ministre indien des Affaires étrangères, des Finances et de la Défense, est l’auteur de « Jinnah : India – Partition – Independence ».
L'intervention de la Turquie et du Brésil sur la question extrêmement controversée du programme nucléaire de l'Iran n'est que le dernier signe, mais aussi le plus clair, de ce nouvel élément dans les affaires internationales. En mai, les dirigeants iraniens, turcs et brésiliens se sont réunis à Téhéran pour conclure un accord visant à prévoir le dépôt par l'Iran de 1 200 kilos d'uranium faiblement enrichi en Turquie, laquelle en échange enverrait 120 kilos de matière enrichie pour être utilisés dans le réacteur de recherche iranien.
La Russie avait proposé ce genre d'échange précédemment, mais l'Iran avait décliné l'offre et la version de l'accord avec le Brésil et la Turquie était aussi prévue pour éviter que l'Iran ne développe sa capacité à produire de l'uranium hautement enrichi, pouvant être utilisé pour les têtes nucléaires. Mais l'autre intention était aussi, sûrement, de contrecarrer les efforts américains pour que soient adoptées de nouvelles sanctions onusiennes contre l'Iran.
Il est trop tôt pour dire si le vœu de l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire a été ajourné. L'Agence internationale de l'énergie atomique ne s'est pas prononcée sur cet accord, et je sais que l'accord négocié avec le Brésil et la Turquie n'est pas en violation du Traité de non-prolifération nucléaire que l'Iran, en tant que signataire, est obligé de respecter. Néanmoins, l'effort pour contrecarrer la stratégie américaine a clairement échoué, puisque de nouvelles sanctions ont été votées au début du mois.
Dans la mesure où l'accord était censé éviter une impasse nucléaire avec l'Iran, pourquoi une telle réaction indignée de la part des États-Unis et de l'Occident ? Je crains que ce ne soit parce que les États-Unis se sont retrouvés privés de leur suprématie à imposer la politique globale sur l'Iran. Plutôt que de tenter d'explorer les possibilités proposées par l'ouverture turco-brésilienne, les États-Unis ont préféré se rabattre sur des sanctions onusiennes supplémentaires contre l'Iran (et ce pour la quatrième fois). Cela a obligé le Brésil et la Turquie, tous deux membres non permanents du Conseil de sécurité, à voter contre ces sanctions. Le résultat ? Ce vote crucial s'est fait voler l'unanimité (le Liban s'est lui aussi opposé à ces sanctions).
Le vote des sanctions de l'ONU fut aussi lourdement influencé par un autre petit pays avec sa propre Weltpolitik : Israël. En février, une délégation de hauts responsables israéliens s'est rendue à Pékin pour présenter les « preuves » de l'ambition atomique iranienne aux dirigeants chinois. Les Israéliens ont alors expliqué à leurs hôtes - avec une abondance de détails - les conséquences économiques potentielles pour la Chine qu'entraînerait une attaque israélienne sur l'Iran pour empêcher ce pays de parvenir à ses « ambitions nucléaires ». La Chine semble avoir clairement entendu le message puisqu'elle a voté pour la première fois en faveur des sanctions contre la République islamique. L'Iran a répondu en qualifiant le vote chinois de « fourbe ».
Le ragoût émergeant de la Weltpolitik s'est épaissi un peu plus avec la démarche préventive d'Israël dans les eaux internationales pour arrêter la flottille supposée apporter de l'aide à Gaza, soumis à son blocus. Car ce fut sur un bateau battant pavillon turc que les forces israéliennes ont tué neuf personnes, provoquant presque une rupture dans les relations entre Israël et la Turquie.
Il est certain que ce réseau complexe d'événements interconnectés reflète le déclin des Américains dans les relations internationales. Mais il démontre aussi la détermination de nouveaux acteurs à défendre leurs intérêts nationaux sur la scène internationale. Il est clair que le Brésil, la Turquie et, oui, l'Iran sont tous désireux de démontrer leur indépendance politique au niveau international. Le Brésil veut prouver qu'il mérite un siège permanent au Conseil de sécurité. La Turquie veut rétablir son identité islamique et son influence « ottomane » sur le Moyen-Orient en faisant jouer son muscle diplomatique devant l'Union européenne, qui lui a refusé l'adhésion. Et l'Iran veut simplement montrer, encore une fois, qu'il ne courbera pas l'échine devant le « grand Satan ».
Toutes ces motivations défient de manière critique la suprématie diplomatique américaine. Mais l'Amérique ferait mieux de s'habituer à ce genre de jeu de ficelles. Car il y a d'autres puissances, tant émergeates qu'établies, avec leur propre agenda international - l'Inde, l'Indonésie, le Japon. Et il faudra aussi compter avec les acteurs régionaux comme l'Afrique du Sud, le Niger, l'Arabie saoudite, l'Égypte, l'Indonésie et la Corée du Sud, entre autres, dans les conflits régionaux futurs. Ce réseau de plus en plus complexe d'intérêts nationaux entrecroisés est le nouveau visage de la diplomatie internationale du XXIe siècle. Les rivalités anciennes et les querelles ataviques pourraient, ou pas, s'immiscer dans les débats ; seules les crises à venir le diront. Mais cet amalgame de visions stratégiques concurrentes marque probablement la fin de la puissance postguerre froide des États-Unis.
Le monde étant affecté par les troubles dans le golfe Persique et au Moyen-Orient, ce sera peut-être une bonne chose ; les intérêts nationaux des États-Unis et de l'Occident ne sont certainement pas les seuls à être importants. Alors pourquoi le reste du monde devrait-il laisser la résolution de ces conflits entre les seules mains américaines ?
L'ère de l'hégémonie diplomatique américaine approche de sa fin. Et ce serait une grave erreur de penser que le rapprochement entre les États-Unis et la Chine parviendra à imposer un ordre global comme celui imposé par la rivalité des superpuissances soviétiques et américaines au cours de la période de la guerre froide. Nombreux sont ceux qui se sentent désormais capables de jouer de leur muscle diplomatique pour défendre leurs intérêts. Les cent fleurs de Mao se sont peut-être brièvement épanouies, mais il est certain que la myriade d'espèces de Weltpolitik s'épanouira de façon pérenne.
© Project Syndicate, 2010. Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats.


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