Michel Onfray a fait sienne la formule de Bergon : « Penser en homme d’action et agir en homme de pensée. » Photo Michel Sayegh
Un conférencier qui plus est sent le soufre depuis qu'il a osé déboulonner Freud dans une psychobiographie, parue tout récemment chez Grasset, intitulée Le crépuscule d'une idole. Un ouvrage dans lequel il traite le père de la psychanalyse de misogyne, d'homophobe, de cupide, de menteur... Et qui lui a valu, bien évidemment, de s'attirer les foudres de l'ensemble de la profession en France.
L'art de résister aux modèles dominants
Mais Onfray, qui, dans l'univers parisiano-philosophique, fait figure de mouton noir, est bien connu pour pratiquer «l'art de résister aux modèles dominants». Et par là, celui de déchaîner les passions et de cristalliser autour de sa figure autant de haines que d'engouements. C'est le cas notamment lorsqu'il récuse, dans sa Contre-Histoire de la philosophie, les philosophies ascétiques «établies par 20 siècles de domination du catholicisme», dit-il, ou encore lorsqu'il déconstruit, dans son fameux Traité d'athéologie, les religions monothéistes, « misogynes et qui transforment votre vie en malédiction jetée sur le désir, le plaisir, les passions, la chair qu'elles estiment coupable», martèle-t-il.
«Ce ne sont là que des affirmations radicales, péremptoires et approximatives», réfutent ses détracteurs. «C'est un philosophe qui combat les idées reçues en se livrant à un défrichage jubilatoire des manipulations de la pensée», assurent ses fans.
Toujours est-il que Michel Onfray est un philosophe qui, s'inscrivant dans la lignée des rhétoriciens de l'antiquité, cherche à remettre le discours philosophique sur la place publique. C'est sans doute dans cette optique qu'il a démissionné de l'Éducation nationale en 2002, pour fonder l'Université populaire - et gratuite - de philosophie à Caen. Une première initiative qu'il fait suivre en 2006 d'une université populaire du goût (culinaire rehaussé d'initiations culturelles) à Argentan, petite ville où il réside.
Des actions qui illustrent le principe de «l'utopie concrète» qu'il défend. «Car, oui, les utopies existent», répond-il à la question thème de sa conférence. Et d'en donner, au-delà des classiques définitions platoniciennes ou du «pays de nulle part» de Thomas Mor, un classement en quatre catégories: «utopies du passé, du futur, de l'ailleurs et du présent».
«L'utopie du passé, dont l'une des figures la plus célèbre est Jean-Jacques Rousseau, repose sur la logique d'un âge d'or de l'humanité, quand l'homme vivait de chasse, de pêche, de cueillette dans un bienheureux état de nature. Un âge d'or qui prend fin avec l'apparition de la notion de propriété», a expliqué en substance Michel Onfray. «C'est en se référant à cet âge d'or d'avant la propriété individuelle que les révolutionnaires vont enraciner leur utopie du futur. C'est le rêve d'un contrat social érigé sur le principe du renoncement à la propriété privée au profit de la communauté qui conduirait à une humanité pacifiée», poursuit-il, signalant que «cette utopie du futur est la matrice de toutes les utopies politiques. Lesquelles n'ont mené jusque-là qu'à des dérives et des échecs».
L'utopie concrète
Enchaînant sur l'utopie de l'ailleurs, «qui suit un schéma religieux monothéiste et qui est elle-même la source des deux utopies du passée et du futur», le philosophe, d'un athéisme sans concession, a dénoncé, avec virulence, cette utopie du retour de l'homme au paradis originel - d'où il aurait été chassé pour avoir consommé le fruit de l'arbre de la connaissance - qu'entretiennent les religions monothéistes en prônant des doctrines qui vous interdisent de vivre. «On vous dit la chair est coupable, mourrez de votre vivant et le paradis est à vous. Cela ne sert qu'à vous faire perdre inutilement votre vie, l'existence humaine n'étant qu'un intermède entre deux néants», a affirmé Michel Onfray à son auditoire libanais.
Après s'être livré à la déconstruction en règle de ces trois premières formes d'utopie, le conférencier a, par contre, plaidé pour une certaine forme d'«utopie du présent» qui fonctionnerait, selon lui, sur le mode «modeste», des micro-résistances aux divers micro-fascismes, tels que le racisme, le sexisme, la violence, la phallocratie, parmi d'autres, qui gouvernent notre monde actuel. «Le fascisme en bottes n'existant quasiment plus de nos jours», assure-t-il.
Le philosophe qui se réclame de l'école utilitaire, conséquentialiste (par opposition aux traditions idéalistes) prêche ainsi la mise en actions individuelles de nos utopies personnelles. «C'est en multipliant les liens, si petits soient-ils, que l'on peut résister ensemble et changer les choses», a-t-il assuré, appuyant ses propos, adressés ici particulièrement aux Libanais,sur l'image des lilliputiens terrassant Gulliver...
«Il ne s'agit pas d'imaginer le futur mais de réaliser la belle formule de Bergson: "Penser en homme d'action et agir en homme de pensée".» C'est la proposition d'utopie concrète d'Onfray, qui prône une philosophie appliquée comme«un art de vivre permettant à l'homme de se débarrasser des illusions qui entravent son épanouissement». Exit donc le passé comme idéal du futur, le rôle de l'utopie comme «idéal régulateur» cher aux philosophes classiques.«Je suis un philosophe qui pense que le réel fait la loi et qu'il faut composer avec le réel», affirme en conclusion, Michel Onfray, qui pour n'avoir pas fait l'unanimité au sein de son auditoire beyrouthin - une discussion mordante s'est enclenchée entre lui et Joumana el-Hayek, professeur de philo qui défend la nécessité des utopies idéalistes - y a néanmoins introduit le débat philosophique. Précurseur, peut-être «si le financement se présente», d'un projet d'université populaire à Beyrouth !


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