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Liban - En Dents De Scie

Schizosphères

Vingt-et-unième semaine de 2010.
And who am I ? est le credo obsédant d'une série télévisée américaine, Nip/Tuck, où deux plasticiens se penchent tellement profondément au-dedans avec leurs bistouris et leurs scalpels que le Qui suis-je ? du patient devient au réveil postopératoire un abysse, un cauchemar.
Luis Buñuel a toujours répété qu'il est justement extrêmement dangereux de se pencher au-dedans. Que cette opération réservait presque à chaque coup, presque à coup sûr, une bonne douzaine au moins de mauvaises surprises. Qu'il vaut mieux éviter de se poser cette question qui ne peut en aucun cas admettre la moindre réponse exacte ; qu'il faut se contenter, éventuellement, d'en débattre dans une quelconque épreuve de philo - et encore : qui suis-je ?
Qui suis-je ?
Voilà la question que devait se poser le (finalement très) jeune Saad Hariri lorsqu'il présidait, cinquante ans après le géant Charles Malek, la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies, ou lorsqu'il discutait dans le bureau Ovale, avec Barack Obama. Le fils de Rafic Hariri - lequel, malgré tous ses trophées, n'a jamais été jusque-là ? Le Premier ministre du Liban ? Le chef de la majorité parlementaire ? L'homme que dégoûte jusqu'à la nausée la simple idée d'une pérennité des armes du Hezbollah ? Le dirigeant libanais censé se faire auprès de ses pairs étrangers l'avocat d'un parti de Dieu formé et tenu par des Libanais ? Le porte-voix dans le monde de la coexistence et de la convivialité libano-libanaises en général et islamo-chrétiennes en particulier - concepts sublimes, mais d'une fragilité inouïe, et qu'il entend, au nom de tous ses compatriotes, exporter comme arme de construction massive contre les chantres des chocs de cultures en tout genre ? Il est d'ailleurs intelligent, Saad Hariri ; roublard même : en invitant la nouvelle et très inédite Miss USA, la Libanaise et chiite Rima Fakih, à s'exprimer devant les micros et les caméras à ses côtés, c'est de la convivialité islamo-musulmane, aussi, qu'il s'est fait le héraut, à l'heure où bruissent mille et une rumeurs en prélude à la publication par le Tribunal spécial pour le Liban de l'acte d'accusation dans l'assassinat du père et de ses camarades.
Qui suis-je ?
Voilà sans aucun doute la question que devait également se poser Nabih Berry lorsqu'il s'est posé lui aussi en héros d'un 8 Mars se jetant corps et âme à la défense de Michel Sleiman (hier voué aux gémonies par ce même 8 Mars) contre Samir Geagea dans cette affaire d'État/de l'État qu'est aujourd'hui la stratégie de défense. Le président de la Chambre ? Le chef d'un Amal qui disparaît de plus en plus comme peau de chagrin ? L'otage du régime syrien ? La poupée du Hezbollah ?
Qui suis-je ?
Cette question, le chef de l'État se la pose à chaque minute et essaie-t-il, par hasard, d'y répondre, qu'immédiatement et tour à tour l'un des deux camps politiques libanais le hache menu. Il ne semble plus vouloir ni question ni réponse(s).
Qui suis-je ?
Encore et toujours cette même question que se pose doucement, presque silencieusement, Walid Joumblatt à chaque déplacement à Damas. Le fils de Kamal bey assassiné par le régime syrien ? Le père de Taymour Joumblatt ? Le patron du PSP ? Le François Bayrou made in Lebanon ? Le chef d'une communauté transfrontalière qu'il veut défendre jusqu'au bout et (de plus en plus) malgré elle ?
Qui suis-je ?
Cette miniritournelle que Dario Argento, ou d'autres pontes du film d'horreur, utiliserait avec férocité pour faire trembler des millions de (télé)spectateurs, les Libanais se la chantent eux aussi, eux avant toute autre, chaque jour. Suis-je chrétien ? maronite ? aouniste ? Forces libanaises ? Kataëb ? Suis-je musulman ? sunnite ? haririen ? pas haririen ? chiite ? prohezbollahi ? anti-Hezbollah ? Suis-je francophone ? anglophone ? arabophone ? proaméricain ? proeuropéen ? prosaoudien ? pro-iranien ? provénézuélien ? Suis-je binational ? arabe ? pas arabe ? Et si tant est que la chance est de leur côté, ces Libanais se diront que, finalement, ils sont d'abord libanais. Jusqu'à ce qu'ils se demandent si, somme toute, ils ne sont pas phéniciens.
Et ce n'est même pas drôle.

PS : Un homme, un seul, ne se pose pas, ou plus, la question de savoir qui il est. Cet homme, qui a refusé sous de très fallacieux prétextes de se rendre à Rio de Janeiro représenter le Liban au troisième Forum sur l'alliance des civilisations, s'appelle Ali Chami. Cet homme sait désormais ce qu'il n'est pas : le ministre des Affaires étrangères du Liban.
Vingt-et-unième semaine de 2010.And who am I ? est le credo obsédant d'une série télévisée américaine, Nip/Tuck, où deux plasticiens se penchent tellement profondément au-dedans avec leurs bistouris et leurs scalpels que le Qui suis-je ? du patient devient au réveil postopératoire un abysse, un cauchemar.Luis Buñuel a toujours répété qu'il est justement extrêmement dangereux de se pencher au-dedans. Que cette opération réservait presque à chaque coup, presque à coup sûr, une bonne douzaine au moins de mauvaises surprises. Qu'il vaut mieux éviter de se poser cette question qui ne peut en aucun cas admettre la moindre réponse exacte ; qu'il faut se contenter, éventuellement,...
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