Sur la terrasse, il fait chaud. Et ce n'est qu'un prélude à un été qui s'annonce, s'il est sur la même longueur d'onde que l'hiver, caniculaire. Les paupières sont lourdes, la grosse flemme menace. Sourde envie de « résistance », ici aussi, du moment qu'elle sera extrêmement passive, au travail.
Travail. Ces derniers temps, le mot revient fréquemment à la une de la presse.
Travail qui se raréfie, alors qu'il faudrait travailler plus.
Travailler plus. Pourquoi pas, mais pour quoi ? Il y a trois ans, la France avait commencé un quinquennat, gonflée à bloc, sur l'idée sarkozienne qu'elle allait travailler plus pour gagner plus. Gagner plus, donc consommer plus, donc accumuler plus de biens qui nous confirmeraient, dixit Baudrillard, que nous sommes heureux.
Ce chemin pavé de bonnes intentions vers le bonheur a toutefois buté sur un os. La longévité des séniors. Du « travailler plus pour gagner plus », l'on a shifté vers le beaucoup moins sexy et porteur « travailler plus pour ne pas perdre trop ». Entre les deux, il y a le « vivre plus longtemps » qui implique de « travailler plus ». Conséquence, exit la retraite à soixante ans.
La devise veut que le travail soit la santé. Aujourd'hui, la santé implique plus de travail. Mais si le travail, c'est la santé... Ça sent tout de même un peu le cercle vicieux là.
Sous d'autres latitudes, il y en a certains, légèrement malades et despotiques, âgés de 80 ans et des brouettes, des décennies de pouvoir au compteur et l'envie irrépressible d'un mandat supplémentaire, que les calculs d'apothicaire sur l'âge de la retraite doivent faire franchement marrer...
Là où l'on rit moins, c'est quand les salariés se tuent au travail. Littéralement. Depuis janvier, 11 employés de Foxconn Technology, fournisseur taïwanais de composants pour Apple, Dell et Hewlett-Packard, ont sauté d'un toit sur leur lieu de travail. Face à l'hécatombe, la société a tendu des filets autour des bâtiments et demandé à ses salariés, dans un geste dont le niveau de considération reflète les conditions de travail dans l'entreprise, de s'engager par écrit à ne pas se suicider.
Si le travail peut être libérateur, source de création voire d'exaltation, Foxconn représente sa face sombre, laborieuse, pénible. Comme une remontée acide des racines latines et néanmoins glauques du terme. Travail, du latin populaire « tripalium ». Le tripalium étant un appareil formé de trois pieux servant, accessoirement, à ferrer les chevaux rétifs, mais aussi, pour les Romains, à torturer les esclaves.
Foxconn représente aussi le côté obscur de la mondialisation. Un sous-traitant soumis, pour garder ses marchés, à des contraintes de coûts et de délais inéluctablement répercutées sur les salariés. Douze heures de travail par jour, six jours par semaine, dans une ambiance quasi militaire, pour un salaire mensuel de 130 dollars. D'où la nécessité d'heures sup massives. Le tout pour produire des composants destinés à des produits qu'ils ne peuvent s'offrir. Et pendant qu'à Foxconn, en Chine, de jeunes salariés déracinés, loin de leur campagne, coupés de leur famille, installés dans des dortoirs, trop fatigués pour encore rêver à un avenir meilleur, meurent de trop et mal travailler, à l'autre bout de la planète, des hommes et des femmes, ex-employés d'entreprises désormais délocalisées, crèvent de ne pouvoir travailler. Un raté, dirons-nous, sur la chaîne de montage sans frontières de l'usine monde.


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