C'était mon copain,
c'était mon ami
À mon ami Jean
Il y a une dizaine de jours, tu m'avais dit avant ton départ pour Rome :
Écoute-moi bien, le point d'exclamation de la page 16 de ton manuscrit n'est pas à sa place, attends-moi... on relira ensemble toute la page.
Tu es parti, tu n'es plus revenu, tu n'as pas voulu peser lourd en tout et partout.
Depuis un certain temps, tu me confiais tes ennuis de santé, tu me confessais ta grande solitude, on s'organisait alors : un petit coin de table au Chase nous permettait d'échanger des idées et nous évoquions le passé, l'âge d'or de la culture.
C'était les années sixties, notre jeunesse, c'était l'École supérieure des lettres que nous fréquentions. Tu nous impressionnais déjà par ton savoir, ta rigueur, tu étais pour nous Jean le Savant, parfois même Jean le Têtu.
Les professeurs des différentes disciplines étaient presque terrorisés par ta présence et d'une voix haut perchée, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, tu les rappelais à l'ordre en redressant une déclinaison, un rosa, rosae trop chantant et tu t'en allais suivre des cours à l'École de droit.
Mener de front deux disciplines, lettres et droit, quelle
gageure ! C'était toi.
Quelques années plus tard, encouragée par toi et par la maison d'édition Cariscript, j'ai publié deux ouvrages.
C'était les années quatre-vingt, une parenthèse dans ma vie, l'année la plus productive, tu sais il y a des jours comme ça, il y a des années comme ça.
Tu saisissais les pages de forte émotion, les blessures de la vie que j'évoquais pudiquement en de brèves allusions et la compensation que je pouvais trouver quelque part, surtout me reconstruire.
En cela, je te sais gré d'avoir perçu à travers un ton badin, parfois léger, une dimension de la vie bien grande.
Pour tout cela, je te dis encore merci.
À l'ami de toujours
Cher Jean,
Depuis ce samedi soir où mon fils a déboulé avec sa tête annonciatrice des grandes catastrophes, une petite douleur lancinante me taraude au fond du cœur.
L'ami de toujours n'est plus.
Nous pouvions rester des mois sans nous voir ; il suffisait pourtant d'un appel pour que tu dises : « On se voit tel jour, à telle heure, tel endroit. » Et c'était le plus souvent pour avoir ton avis à propos d'un problème ou d'une question académique. Comme à ton habitude, tu y allais de ton explication avec le naturel et la rigueur académiques qui t'ont toujours caractérisé.
Quand tu devenais le Maître, même pour tes amis, tu te transfigurais, tu planais bien haut dans la sphère de tes pairs - ceux qui comprenaient avec les yeux de l'âme et de l'intelligence. Les multiples fois où j'ai fait appel à toi pour un problème académique, tu prenais le large, poursuivant inlassablement ton
idée ; et, à chaque fois, j'avais recours au même subterfuge pour te ramener à la réalité présente : te pousser jusqu'à tes derniers retranchements.
Alors, ça ne ratait jamais. Tu t'emportais, et ton courroux était tellement réel que je me moquais gentiment de toi ; tu reprenais aussitôt pied dans la réalité.
J'espère que tu m'as déjà pardonné de n'avoir pas répondu toujours - et plus souvent - à ton appel. Je me console en pensant que tu es certainement mieux, là où tu es, que tu ne le fus sur cette terre de misère.
À la revoyure, vieux.
À mon ami JeanIl y a une dizaine de jours, tu m'avais dit avant ton départ pour Rome :Écoute-moi bien, le point d'exclamation de la page 16 de ton manuscrit n'est pas à sa place, attends-moi... on relira ensemble toute la page.Tu es parti, tu n'es plus revenu, tu n'as pas voulu peser lourd en tout et partout.Depuis un certain temps, tu me confiais tes ennuis de santé, tu me confessais ta grande solitude, on s'organisait alors : un petit coin de table au Chase nous permettait d'échanger des idées et nous évoquions le passé, l'âge d'or de la culture.C'était les années sixties, notre jeunesse, c'était l'École supérieure des lettres que nous fréquentions. Tu nous...


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