Beyrouth, un patrimoine riche en danger.
«Effacer les traces du patrimoine équivaut à changer l'identité de la ville, poursuit Naji. Déjà, à Gemmayzé, l'esprit de la rue commence à changer.» Alexandre renchérit: «Nous comprenons que les propriétaires soient confrontés à des difficultés financières et que les investisseurs soient intéressés par l'acquisition de ces terrains, mais pourquoi aller tout de suite vers la vente, la démolition et la construction de tours si peu en harmonie avec l'esprit même du quartier? D'ailleurs, suivant quelle logique conçoit-on des tours immenses dans de si petites ruelles? Il n'y a aucun plan en vue. »
Pour Naji, la souffrance personnelle ne date pas d'hier. Ce très jeune homme dégage une nostalgie contagieuse. «Je suis né et j'ai longtemps habité à Gemmayzé, raconte-t-il. Le jardin de la demeure d'à côté faisait partie de nos vies. Et un jour, il a disparu, et la bâtisse aussi. Je ressens beaucoup d'amertume à la vue de ces bâtiments qui tombent. Cela faisait deux ans que je ne dormais quasiment plus et que la colère ne me quittait pas. Aujourd'hui, je vais un peu mieux, peut-être parce que j'ai initié une action.»
Trouver une fonction nouvelle à ces maisons
Mais tout n'est pas que nostalgie chez ces jeunes. Ils réfléchissent aujourd'hui à de véritables solutions à proposer et sont désormais affiliés à l'Apsad qui, disent-ils, a adopté leurs actions. «Il faut surtout trouver une nouvelle fonction à ces anciennes maisons qui permette à leurs propriétaires de les garder et éloigne les visées d'investisseurs peu soucieux du patrimoine, souligne Naji. Si ces maisons continuent à vivre, elles seront sauvées. L'une des solutions est de les louer en tant que "maisons de communautés", à des personnes ayant un projet: artistes, designers...»
Alexandre insiste une nouvelle fois sur la nécessité de l'existence d'un plan de développement urbain. «Il faut mettre un terme au chaos dans la construction, dit-il. Même les nouveaux bâtiments doivent être en harmonie avec le caractère du quartier. Beyrouth est déjà saturé comme cela, et les étrangers nous font souvent remarquer combien la ville est devenue laide.»
Naji souligne qu'il y a beaucoup de solutions entre l'argent facile et immédiat et la préservation pure et dure du patrimoine bâti. «Il ne faut pas penser que la société y gagne quoi que ce soit, affirme-t-il. Les anciennes demeures gagnent en valeur avec le temps, contrairement aux nouvelles tours qui en perdront. Même les propriétaires qui vendent leurs domiciles actuellement ne se rendent pas compte que cela ne leur apporte pas suffisamment de bénéfices pour acheter ailleurs, ils sont donc souvent lésés. Leurs voisins le sont aussi, par la perte de caractère de leur rue.»
Concrètement, quelles sont les actions prévues par le groupe qui couvrent autant Achrafieh que d'autres quartiers, comme Zokak el-Blat ou Hamra? Naji et Alexandre parlent de sensibilisation du public par les sit-in, les affiches, les contacts avec les médias, la collaboration avec l'Apsad ou encore l'Association de développement de Gemmayzé (ADG), qui met à leur disposition une maison pour abriter leurs activités, et enfin la perspective d'une réunion d'architectes pour trouver des solutions alternatives. Les jeunes fourmillent d'idées et parlent de rentrer en contact, autant que possible, avec des investisseurs plus sensibles à l'importance du patrimoine.
Le pratique face au lucratif
Ce qui frappe chez ces jeunes militants, c'est leur passion pour les vieilles pierres que tant de leurs aînés n'hésitent pas à abattre. Et leur révolte est bien palpable. «Pourquoi le classement de tant de maisons est-il en train de passer de A à C, ce qui les rend instantanément candidats à la démolition?», se demande Naji. «Si ça continue, la ville sera vidée de ses habitants qui ne pourront plus y habiter et se transformera peu à peu en ville fantôme, sans âme, poursuit Alexandre. Notre but n'est pas de céder à la nostalgie et de vivre comme il y a quarante ans, mais de pousser les gens à repenser leur ville et à adopter un plan de zoning viable. Dans tous les pays du monde, il y a des quartiers préservés.»
Et quel est leur plan pour répondre, avec le peu de moyens dont ils disposent, aux formidables pressions qui leur font face? Les deux jeunes hommes parlent beaucoup de persuasion, de sensibilisation et, surtout, de solutions alternatives. Ils rappellent qu'il existe un projet de loi pour la protection des vieilles demeures préparé par l'Apsad, mais qu'il n'a toujours pas été adopté.
Ils ne se font toutefois pas beaucoup d'illusions. «Le public reste très passif et très divisé sur des considérations purement politiques, déplore Naji. Il devrait s'unir autour d'une cause qui est commune à tous.» Les membres du groupe essaient également de mobiliser les hommes politiques, avec des taux de succès variables, mais insistent sur le caractère apolitique de leur groupe qui se place, selon eux, à égale distance de tous.
Aujourd'hui, ils appellent ceux qui veulent se joindre à leur combat, à entrer en contact avec eux, en écrivant à l'adresse suivante3:
younaji-88@hotmail.com, ou appeler au numéro suivant: 03/572962.

