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Moyen Orient et Monde - Le Point

En arrière, marche !

- Comment, vous n'avez pas de tatouages ?
J'avoue que, posée aussi abruptement, la question m'a laissé sans voix. Eh non ! Pas d'ancre sur l'avant-bras, pas de cœur transpercé par la flèche d'Éros sur l'omoplate ni de go-go girl sur les abdominaux. Rien, nada, ziltch. J'ajouterais que les piercings ne ponctuent pas la peau de ma compagne. Et même qu'au nombre de mes amis ne figure aucune personne ayant attendu son tour dans l'arrière-boutique d'un Chinois de Hong Kong avant d'en ressortir transformé en émule de yakuza ou de membre d'une quelconque triade.
Ces précisions s'imposent dans un monde devenu moule unique, qui nous fabrique à la chaîne des clones à peine reconnaissables à leur voix - mais certainement pas à leur vocabulaire désespérément uniforme : cinq cents mots, pas un de plus, pour les plus « cultivés », émaillé de quelques borborygmes empruntés à un slang new-yorkais qui eut son heure de gloire au siècle de Humphrey Bogart. Facilement reconnaissables par ailleurs à leur tenue vestimentaire. Depuis l'été dernier, j'ignore ce qu'il en sera dans la version 2010, nous savons qu'il convient de relever le col de la chemise, d'avoir les lunettes de soleil sur le front et des jeans troués artistiquement et aux bons endroits. Côté femmes, les lèvres botoxées, les sourcils tatoués, les lentilles qui donnent au regard cette couleur verte pareille hélas à tant d'autres, constituent autant de témoignages qui se voudraient discrets et ne le sont pas d'un passage sur le billard du dernier en date des apprentis Pygmalion fabricants à la chaîne de ces modernes Galatée. Les membres des jurys de concours de beauté sont à plaindre qui doivent départager des concurrentes copiées-collées.
Les hommes politiques, tiens. Plus forts que le communisme, inventeur jadis de la pensée unique. À la tribune, devant les caméras de télévision ou les micros, ils ont les mêmes tics de langage et de gestes, le même complet, pour un peu la même cravate pour vous débiter les mêmes lieux communs vite dits, vite oubliés. On raconte qu'au Palais-Bourbon, un jour, après avoir blablaté, avec force effets de manche et trémolos dans la voix, sur un sujet d'importance mineure, l'orateur s'apprêtait à regagner son banc en passant devant Jean Jaurès auquel il lança, tout fier de son intervention : « Alors, comment m'avez-vous trouvé ? » Et le leader socialiste, revenu de tout : « Oh ! Vous savez, moi je suis comme vous, je m'en fous. » Je n'ai pas oublié les yeux, éteints (était-ce simplement un effet de la fatigue ?), de Barack Obama prononçant son célèbre « yes, we can » speech. Franklin Delano Roosevelt était fort loin, et aussi Winston Churchill, Charles de Gaulle et tant d'autres qui, eux, y ont cru véritablement, profondément.
Le siècle vient à peine d'entamer ses dix ans que déjà nous nous tournons, essoufflés, vers le passé proche ou plus lointain. Les littérateurs mâchouillent des idées qui furent neuves autrefois ; la chanson s'en retourne aux vieilles rengaines de l'après-guerre sur des ondes qui fleurent bon la nostalgie d'antan ; on exhume de la naphtaline intellectuelle des idées qui mériteraient de reposer en paix après avoir fait leur temps ; il n'est jusqu'aux revues qui nous ressortent à intervalles réguliers des thèmes éculés qui, hormis quelques paléontologues du cerveau, n'intéressent plus personne. C'est que, reconnaissons-le, nous faisons une consommation effrénée de simili-nouveautés et que le temps s'écoulent à une vitesse telle que la production ne suit plus. Alors, va pour le recyclage, suppléant facile - et peu glouton - aux énergies renouvelables de l'esprit.
La mode suit, elle qui donnait le la. C'est le « retour-à » : jupe courte ou longue (idem pour la coiffure), maquillage accentué ou léger, talons plats ou hauts de dix-huit centimètres. Les septuagénaires y retrouvent une jeunesse qu'ils croyaient à jamais révolue et les décideurs prennent le temps de trouver un second souffle, en attendant...
En attendant quoi, au fait ? Une inspiration qui tarde à venir, une bienvenue amnésie qui ferait oublier au vulgum pecus que le dernier objet donné pour « in » n'est, mais si, qu'une vulgaire resucée ayant déjà moult fois servi.Ou encore, plus improbable, un nouvel Einstein, un nouvel Yves Saint Laurent. D'ici là, on fera du surplace en espérant que tout le monde y verra la manifestation d'une incertaine dynamique. Quitte à esquisser quelques pas en arrière, comme les célébrissimes crustacés d'Apollinaire. Rappelez-vous :
Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses
À reculons, à reculons.
D'accord, « Alcools », ce n'est pas si vieux. Alors, les idées et le reste...

- Comment, vous n'avez pas de tatouages ?J'avoue que, posée aussi abruptement, la question m'a laissé sans voix. Eh non ! Pas d'ancre sur l'avant-bras, pas de cœur transpercé par la flèche d'Éros sur l'omoplate ni de go-go girl sur les abdominaux. Rien, nada, ziltch. J'ajouterais que les piercings ne ponctuent pas la peau de ma compagne. Et même qu'au nombre de mes amis ne figure aucune personne ayant attendu son tour dans l'arrière-boutique d'un Chinois de Hong Kong avant d'en ressortir transformé en émule de yakuza ou de membre d'une quelconque triade.Ces précisions s'imposent dans un monde devenu moule unique, qui nous fabrique à la chaîne des clones à peine reconnaissables à leur voix - mais certainement pas à leur vocabulaire...
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