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Nos lecteurs ont la parole

Melhem Karam : un révolté empreint d’humanité

Élias R. CHEDID
Rebelle. Bouillonnant. Ne tenant pas en place. Un battant, irradiant d'énergie. Allant toujours de l'avant. Le mouvement, institué en mode de vie, en conviction, en credo. Tel était Melhem Karam, géant en mouvement permanent. L'homme et le personnage public ne faisaient qu'un. Pas de double langage pour cet individu entier. Tel quel, brut de décoffrage. Tout en douceur, pourtant. Gentil, attentionné, aimant, affable, accessible. Humain. Le cœur sur la main, la main tendue, la porte ouverte. C'était cela, Melhem Karam, un révolté empreint d'humanité.
Les mots se confondent dans ma tête. Ils font un tourbillon de couleurs, comme celles de ses légendaires cravates flamboyantes. Un cyclone d'idées en ébullition, semblables à celles qu'il lançait tous les jours à ses équipes de rédacteurs, pour irriguer les colonnes de ses journaux. Un mélange de gens d'horizons divers, comme ceux qui peuplaient sa vie, depuis les chefs d'État jusqu'au plus petit de ses employés, qui l'appréciaient et qu'il appréciait de la même manière, sans sectarisme, sans barrières artificielles. Des gens qu'unissait pourtant leur admiration sans bornes pour cet homme facile d'accès, charismatique et séduisant.
Trois idées-forces pour tenter de rendre justice à cet individu hors pair.
L'homme de la révolte d'abord. Fils d'un grand écrivain de langue arabe, il était sans conteste à bonne école dès son plus jeune âge. Mais il était aussi et surtout particulièrement doué. Ce passionné de lettres parvient très tôt à un niveau de maîtrise de la langue que peu d'individus, même de sa génération, peuvent se targuer d'avoir jamais atteint. À cela s'ajoute une verve inégalée, qui a vite fait de conférer au personnage un charisme hors normes qui ne le quittera plus. Ses talents d'orateur, il les met sans attendre au service de la révolte qui brûle en lui, dont il se veut le flambeau incandescent. C'est en classe de première qu'il fonde les unions des élèves du secondaire, suivies des unions estudiantines, sillonnant le pays et fédérant autour de lui des Libanais de tous horizons. Il élève la voix contre les injustices en tout genre, et sa turbulence le conduit maintes fois en prison. Le Liban tout entier fait ainsi connaissance avec Melhem Karam et les politiciens nourrissent déjà une crainte féroce de son amour sans faille pour la liberté. Après onze ans passés à la tête des unions estudiantines, c'est en toute logique qu'il choisit le journalisme pour métier. Dès 1961, il est élu président de l'ordre des rédacteurs, poste auquel il sera réélu tous les trois ans par ses confrères, sans discontinuer, jusqu'à son décès. On pourrait s'attarder sur sa défense des intérêts de la profession, ou sur les avantages sociaux ou fiscaux qu'il a su obtenir pour ses pairs. Mais c'est encore la révolte qui prend ici comme ailleurs le dessus. Cette révolte qu'il garde de ses années passées à La Sagesse ou à Saint-Joseph, il l'importera chez les journalistes dont il plaidera la cause sa vie durant, contre vents et marées. Qu'un journaliste soit arrêté, menacé, ou simplement poursuivi, Melhem Karam sera immanquablement à ses côtés, se rendant disponible à toute heure de la journée ou de la nuit afin de mobiliser l'opinion publique et de rappeler à son bon souvenir le paradigme de la liberté de la presse dans un monde arabe où réprimer une pensée vaut souvent mieux que de l'exprimer.
L'homme des relations internationales, ensuite. Melhem Karam restera aux yeux de tous une sorte d'enfant prodige, le grand reporter érigé au rang d'homme d'État. Ce sont certes les entretiens qu'il aura eus avec quelques 46 têtes couronnées, chefs d'État et de gouvernement qui le feront entrer dans la légende. Son amour fou du scoop, sa quête du sensationnel, sans jamais faire dans le scandale. Sa volonté d'être là en premier, son audace, son esprit d'initiative, son intuition journalistique. Mais si les chefs d'État ont fait de ce journaliste leur égal, ce n'est pas seulement parce qu'il leur était sympathique, ni uniquement grâce à son talent. C'est parce qu'il était, par nature et par vocation, un homme d'union nationale. Un Libanais, sans compromis et sans nuances. Ce chrétien fervent n'en était pas moins profondément laïc. La guerre durant, il parviendra à maintenir l'unité de l'ordre des rédacteurs, sans jamais céder aux discours haineux, refusant la division du pays tout comme la logique confessionnelle. Homme d'État donc, Melhem Karam, lui qui, paradoxalement, avait un certain mépris de la politique. Le pouvoir de la presse était plus grand à ses yeux, m'avait-il un jour confié, qui donnait une bien plus grande liberté à qui le détenait : celle de pouvoir demander des comptes, sans arrière-pensées, au nom de la vérité, tout simplement.
L'individu épris d'humanité, enfin. Melhem Karam était humain dans chacune de ses pensées, dans chacun de ses actes. Il était un père aimant pour sa famille, mais également pour les employés des multiples publications qu'il dirigeait, ainsi que pour tous les rédacteurs dont il était le président. Toujours un sourire, un mot gentil, un sobriquet affectueux, une boutade. Jamais de distance, ou d'attitude hautaine. Il savait inspirer aux autres que ses projets étaient aussi les leurs. Il les prenait sous son aile sans condescendance, sans hiérarchie. Son cœur d'enfant ne pouvait supporter de voir quelqu'un dans le besoin et lorsqu'il se portait, en toute discrétion, au secours des gens, les pains se multipliaient entre ses mains. Peu de gens le savent, mais pour Melhem Karam, le succès est venu après la générosité. C'était peut-être là son secret. À la bonté s'ajoutait la simplicité, cette autre garante de l'humanité. Malgré sa réussite fulgurante et son accès aux cercles les plus fermés de ce monde, ses yeux s'émerveillaient encore à la simple mention des bonbons ou des mandarines. Il aimait la vie, sans ambages ni pincettes, et elle le lui rendait bien. Il considérait qu'elle ne valait que par le combat qu'on menait pour la mériter. Un combat qu'il menait sans relâche mais sans hargne, avec ambition mais non sans compassion. Un soir où j'étais dans son bureau, face à ma surprise de le voir jongler avec de multiples appareils téléphoniques et de tenir en haleine autant d'interlocuteurs à la fois, il me confia : « Je suis de ceux qui trouvent leur repos en travaillant. »
À cet oncle qui, le premier, m'a offert de publier mes écrits, non sans avoir fait tester au préalable tant mon style que mon sérieux par ses équipes (je pense tout particulièrement à Michel Misk - que Dieu ait son âme - et à Édouard Bassil - que Dieu lui prête longue vie), à celui dont je partage l'amour inconditionnel du verbe et de l'éloquence, je me devais de rendre un dernier hommage, en tentant, entreprise difficile, de mettre entre parenthèses mon émotion.
Révolté, c'est bien le mot qui aura le mieux défini ce bolide lancé en trombe, porteur d'un message éminemment humain, que rien ne sera jamais parvenu à faire dévier de sa formidable trajectoire. « Révolté », c'est également le prénom qu'il a donné au plus jeune de ses fils, comme à charge de perpétuer la mission qu'il s'est impartie, de reprendre le flambeau, et de continuer la lutte. Révolté et insaisissable, telle une étoile filante qu'on admire et qu'on tente vainement de suivre du regard, sans oublier de l'accompagner de nos vœux.
Il est parti comme cela, Melhem Karam, sans vaciller, sans faiblir, sans faillir. Il est parti au faîte de sa gloire, au sommet de sa réussite, au pic de son humanité, de sa simplicité, de sa bonté et de sa générosité débordantes. Il est parti président incontesté de l'ordre des rédacteurs, chef d'entreprise couronné de succès, journaliste surdoué et orateur exceptionnel. Il est parti tôt, pour ne pas ternir son image d'éternelle jeunesse, de personnage non conventionnel, de rebelle charmeur et déconcertant.
Il est mort sur scène, Melhem Karam. C'était le dernier coup d'éclat de cet homme haut en couleur, au sens propre comme au sens figuré. Il est parti d'un seul trait de crayon, sans traîner, sans faire de bruit, sans que l'icône qu'il était devenu ait pu s'imaginer un seul instant que sa disparition laisserait sans voix une génération entière assoiffée de sa révolte.

Élias R. CHEDID
Rebelle. Bouillonnant. Ne tenant pas en place. Un battant, irradiant d'énergie. Allant toujours de l'avant. Le mouvement, institué en mode de vie, en conviction, en credo. Tel était Melhem Karam, géant en mouvement permanent. L'homme et le personnage public ne faisaient qu'un. Pas de double langage pour cet individu entier. Tel quel, brut de décoffrage. Tout en douceur, pourtant. Gentil, attentionné, aimant, affable, accessible. Humain. Le cœur sur la main, la main tendue, la porte ouverte. C'était cela, Melhem Karam, un révolté empreint d'humanité. Les mots se confondent dans ma tête. Ils font un tourbillon de couleurs, comme celles de ses légendaires cravates flamboyantes. Un cyclone d'idées en ébullition, semblables à celles...
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