Jean Salem, le 14 février dernier, Chez Paul, ou la candeur de l’éternel enfant. Photo Joëlle Kozaily
C'est un homme de taille moyenne, au physique ingrat. Son corps, qu'il semble traîner derrière lui dans une souffrance existentielle aiguë, muette, ressemble à un énorme fardeau. Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Pourtant, son âme pure, prisonnière de cette carcasse humaine rongée par le temps et la négligence de soi, est d'une légèreté incomparable, unique. Quant à son esprit - d'une vivacité extraordinaire, d'une intelligence singulière, d'une culture suscitant l'admiration générale, d'une envergure telle qu'il n'y en aura probablement jamais plus de semblable - il n'a que faire de ce corps assassin, traître, pleutre. Il est libre. C'est à croire véritablement que - comme le dit Dante, l'un des très rares à pouvoir, dans le cas de cet homme, s'enorgueillir de revêtir le noble titre de « maître à penser » - « le plus grand don que Dieu, dans sa largesse, fit en créant, le plus conforme à sa bonté, celui auquel il accorde le plus de prix, fut la liberté de la volonté ».
Tous les jours, depuis quelques mois, cet homme se rend, avec une régularité maladive, Chez Paul, à Gemmayzé. Tous les jours, inlassablement, il commande un café, ce qu'il peut s'offrir, et ouvre un petit Évangile de poche rouge, qu'il parcourt entièrement. Dans la discrétion absolue, avec une piété peu commune, il se prépare soigneusement, rigoureusement, comme celui qui sait déjà que l'inévitable surviendra inéluctablement, à l'heure de son rappel à Dieu. Pour plagier Brassens et sa supplique, il ne fait aucun doute que l'esprit sait déjà que l'âme et le corps ne seront bientôt plus d'accord que sur un seul point : la rupture.
Mais il ne faut pas croire pour autant que cet homme soit détaché du réel, que sa seule préoccupation soit son salut. Loin de là. Il suffit de l'interrompre pendant quelques instants, de l'enlever à cette Cité céleste vers laquelle il est déjà tendu de tout son être, pour s'en apercevoir. C'est aussitôt le professeur, le maître, le citoyen, qui sort de sa coquille, entièrement concentré sur le don de soi au service de la chose publique, sur sa volonté de transmettre son savoir sans limites aux autres, toutes générations confondues, de « limer, frotter sa cervelle contre celle d'autrui », pour la connaissance, comme Montaigne...
Si le génie de Jean Salem fut reconnu en France, terre d'adoption par amour sacré pour la culture française, le Liban, embourbé dans sa médiocrité, ne lui fit jamais, lui, aucune place. Évidemment. Pourtant, les raisons ne manquaient pas, l'homme ayant été professeur de droit administratif, de droit constitutionnel et institutions politiques comparées, d'histoire de littérature comparée, linguiste (surtout latiniste et italianiste), essayiste, analyste politique, historien, écrivain, poète, directeur d'une publication, Cedrus Libani, auteur de centaines d'articles politiques, juridiques et littéraires, à la fois esthète, éthicien et moraliste - et aussi et surtout serviteur de l'État, en tant que conseiller culturel au ministère de l'Information, du mandat Chehab à 1999. Il est aujourd'hui quasiment impossible de retrouver ses ouvrages, publiés à la Librairie Samir ou aux éditions Cariscript, et qui méritent pourtant une réédition urgente : Le peuple libanais, essai d'anthropologie (1969) ; Introduction à la pensée politique de Michel Chiha ; Virgile, de la tragédie à l'histoire. Introduction à la lecture de l'Enéide ; Introduction abrégée de l'histoire de Port-Royal de Racine ; Le problème libanais. Essai d'interprétation. Approche d'une solution ; et Laudes, psaumes d'amour.
« Souffle, souffle, vent d'hiver ; tu n'es pas si cruel que l'ingratitude de l'homme. » (Shakespeare)
Mais qu'importe. La seule reconnaissance dont bénéficiait réellement Jean Salem était celle de ses étudiants, avec qui il maintenait le contact malgré le temps et la distance. Car seuls ces derniers, le cercle des initiés, savaient toute la puissance intellectuelle, toute la démesure que cette silhouette frêle pouvait cacher. Sitôt entré en classe, un quart d'heure à l'avance pour ne pas être en retard, Jean Salem était transfiguré. Avec une passion peu commune, il donnait vie au cours le plus laborieux, le plus sec. Sans aucun papier, il savait saisir son auditoire, avec une posture théâtrale et une déclamation unique, de mémoire, et les étudiants demeuraient suspendus à ses lèvres jusqu'au bout... Indescriptible sentiment, pour un étudiant, que celui de cette élévation face à un « maître » en état de grâce, animé d'une volonté épuisante de se donner, et de tout donner aux jeunes...


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