Dimanche, le Premier ministre Abhisit Vejjajiva a voulu, croyait-il, faire entendre la voix de la raison. « Vous êtes manipulés par ceux qui ont recours à la violence pour servir leurs intérêts », a-t-il lancé sur les ondes de la radio officielle aux insurgés de la place Rajprasong. Il n'a pas été entendu, au sens littéral du terme, parce que les émissions sont brouillées et que le courant est coupé. Depuis deux mois, des attaques au cocktail Molotov sont déclenchées contre des banques, des casernes, des transformateurs électriques ; le métro aérien, qui permet de décongestionner une capitale qui étouffe sous le flot de voitures et des mobylettes-taxis, est paralysé. Plus grave : les touristes, qui assurent la (relative) bonne santé de l'économie, boudent ce qui fut la destination numéro un de l'ensemble de la région. Bilan de deux semaines de folie meurtrière : 61 tués, 1 700 blessés et plus de deux milliards de dollars de dégâts.
Simple en apparence, complexe en réalité, l'enjeu touche à l'avenir même de la Thaïlande. Les « chemises rouges », partisans de l'ancien chef de gouvernement Thaksin Shinawatra, réclament la démission du cabinet en place, la dissolution du Parlement et des élections anticipées. En trois semaines, le groupe a vu fondre ses effectifs, qui sont passés de 140 000 à 10 000. Il faudra en premier lieu s'entendre sur un certain nombre de réformes, indispensables si l'on veut un scrutin qui permettrait de déboucher sur une solution de la crise, répond-on dans l'autre camp, où l'on s'appuie sur des « chemises jaunes », peu visibles pour l'instant, mais que l'armée peut, à tout moment, faire intervenir. Propositions et contre-propositions n'ayant aucune chance d'être retenues, il restait l'idée d'une intervention des Nations unies, avancée par les rebelles. Mais l'État l'a rejetée, estimant que l'organisation internationale ne saurait s'immiscer dans les affaires intérieures d'un pays. D'un autre côté, le roi Bhumibol Adulyadej, un monarque vénéré comme un demi-dieu et considéré comme le symbole de l'unité nationale (une notion plutôt mise à mal ces temps-ci), aurait pu jouer le rôle d'ultime recours. Mais il se trouve hospitalisé depuis de long mois, officiellement victime d'une infection pulmonaire. Et à 81 ans - il a été désigné à la tête du royaume il y a soixante-quatre ans -, il ne semble plus en mesure de trancher le nœud gordien.
Certes, plus que jamais il convient de se garder des parallèles, mais il existe à cette affaire un précédent similaire presque point par point. En mai 1992, un soulèvement populaire s'était produit après le coup de force du général Suchinda Kraprayoon, qui avait renversé l'équipe en place, organisé une consultation populaire et pris la tête d'un nouveau gouvernement. À l'époque, la très populaire princesse Sirindhorn puis le prince héritier Vajiralongkorn avaient lancé de vibrants appels à la raison, suivis par leur père, ce qui avait eu pour effet de calmer le jeu et de rétablir l'ordre en obtenant le retour dans leurs casernes des militaires. Dix-huit ans plus tard, la maison royale semble dramatiquement absente de la scène. Le mouvement de contestation, loin de s'apaiser, gagne en ampleur et l'état d'urgence englobe désormais cinq nouvelles régions du Nord et du Nord-Est, des zones considérées comme des places fortes de l'opposition.
Signe que la situation échappe désormais à tout contrôle, l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra a lancé un appel à la raison, de sa retraite de Dubaï, invitant tout le monde à « reculer des bords de l'abysse ». Trop tard, il faut le craindre.

