Rachid Koleilat, élégance et humilité.
Invité par l'Unicef pour une réunion informelle, mais surtout pour un hommage qu'ont voulu lui rendre les jeunes membres de cette belle famille, Rachid Koleilat attend discrètement l'arrivée de son auditoire. Dans son regard, le souvenir d'expériences difficiles mais qui lui ont donné du bonheur; dans ses mains, la trace des années passées; dans son sourire, la satisfaction du travail bien accompli. Et dans son silence, l'infinie patience, on appelle cela de la courtoisie, d'un homme qui a vécu.
Portrait de famille
Ce fils de Ras Beyrouth, « mon village », précise-t-il, est entré à l'Unicef comme on entre dans les ordres, avec ferveur et dévotion. Il se souvient, 57 ans plus tard, du détail, de l'anecdote, de l'émotion. « Je ne suis pas un poète, précise-t-il, mon père l'était. Mais j'en ai l'âme... » Pourtant, c'est avec poésie que ce monsieur d'un âge et d'un humour certains aime à parler de son enfance. « Je suis né en novembre 1920 dans une maison située près du vieux phare construit avec grâce et élégance par les Ottomans il y a quelque 160 ans. Mes ancêtres venus de la ville marocaine de Klilah furent baptisés Klilatis, transformé par la suite en Koleilat. Mon grand-père possédait de nombreux terrains à Ras Beyrouth. Il était fou, il a dilapidé sa fortune par amour des femmes ! Mon père, lui, était un homme courageux et fier. Il a fait ses études à l'AUB puis à l'Université al-Azhar du Caire où il s'est spécialisé dans l'art arabe et islamique. Il ne craignait rien ni personne, ni les Français, ni les camps où il a été retenu durant 5 ans. Ma mère, une Tcherkesse caucasienne, n'avait elle aussi peur de rien. »
De cette union presque sacrée, Rachid Koleilat a puisé une profondeur et un « grand respect pour la culture française ». Élève du Collège protestant puis des Makassed et enfin de la section française de l'IC, « j'avais des professeurs qui venaient de la Sorbonne, c'étaient les plus belles années de ma vie... », il entreprend des études en économie. « Je n'ai pas réussi dans le domaine, avoue-t-il en souriant. Il faut être un bon menteur. Moi je suis un rêveur, un idéaliste, un romantique... » Un romantique qui ne tardera pas à épouser Mehtap Ayoubi, une aristocrate syrienne dont l'arrière-grand-père était un disciple du prophète Mohammad.
Un sacerdoce
Quand, en 1953, Rachid Koleilat est désigné représentant régional de l'Unicef, son action couvre alors le Liban, la Syrie, la Jordanie et l'Arabie saoudite, soit le quart de la région arabe. Une lourde mission, « un immense privilège », souligne-t-il, il fut en effet le premier Arabe à prendre un poste international au sein de l'organisation. Alors, devant une dizaine de responsables admiratifs face à ce personnage, venus refaire avec lui le parcours d'une vie, Rachid Koleilat, tantôt « beik », tantôt « ammo », fait défiler en cette belle matinée cinquante ans de véritables bons et loyaux services. Au lieu de parler de lui, il préfère parler de ses collaborateurs « exceptionnels », Fouad Kronfol, Habib Hammam, Ibrahim Jabre et Saad Houry. De ses « maîtres » à l'Unicef, le fondateur Maurice Pate, ainsi que Hans Ehrenstrale, Charles Egger, Ralph Eckert, Martin Sandberg ou encore Dick Heyward. Des missions, missions a priori impossibles dans des pays difficiles comme la Syrie où il avait de lourdes tâches dont l'implantation du lait stérilisé. Le Liban où il a combattu la malaria. La Jordanie, très pauvre alors, où il a fallu créer des programmes d'aide à des villages complètement isolés. Ou enfin l'Arabie saoudite, un de ses plus beaux souvenirs, confie-t-il, où sa mission était d'ouvrir des écoles pour jeunes filles. « Lorsque les cheikhs de ces villages très extrémistes ont voulu les refermer, ce sont les écolières qui ont entamé une grève de la faim. Or ces écolières étaient leurs filles...» « Aujourd'hui, poursuit-il fièrement, de nombreuses Saoudiennes brillent professionnellement dans le monde. Sans l'action de l'Unicef il y a quarante ans, rien de cela n'aurait été possible... »
Bien longtemps après le déterminant « âge de la retraite », l'organisation a tenu à garder Rachid Koleilat dans ses fonctions. « Je les ai suppliés de me laisser partir en 1983 ! Je continue cependant à les servir en ma qualité de conseiller bénévole. »
Et de conclure : « Laissez-moi vous dire ce que l'Unicef n'est pas. Ce n'est pas une œuvre de charité, pas une agence de développement ni un commerce ou une "dekkané".C'est un défi pour chacun d'entre nous. Un privilège extraordinaire. Durant ces 50 années, j'ai utilisé mon crayon et ma tête, et j'ai donné mon cœur. Je n'ai récolté que du bonheur. »

