À la veille de l'ouverture de la bataille, les bookmakers en sont toujours réduits à prendre des paris sur un « hung parliament », une Chambre des communes ingouvernable. Les spécialistes de la vénérable BBC se sont amusés à établir un graphique interactif en se basant sur les derniers sondages. Édifiant. Si tout se déroule comme prévu, on s'achemine vers le décompte suivant : 35 pour cent au parti de David Cameron, 38 pour cent à chacune des deux autres grandes formations. En nombre de sièges, cela donnerait respectivement 278, 261 et 82 aux LibDems. La faute est à un système uninominal majoritaire (et non pas proportionnel) à un tour, dans lequel on vote une seule fois, la victoire allant au candidat qui aura recueilli le plus de suffrages, même s'il n'a pas atteint la majorité de 50 pour cent de ceux-ci. En clair, cela signifie qu'un parti peut engranger moins de voix mais avoir davantage de sièges comme ce fut le cas en mai 2005 (356 députés, 35 pour cent des voix au Labour, 197 députés, 32 % aux conservateurs, 62 députés, 22 % aux libéraux). Ou encore en 1951, quand les premiers avaient recueilli 295 sièges pour 13 948 605 voix et les seconds 321 sièges pour 13 717 580 voix.
Un signe que l'on s'achemine vers une Assemblée ingouvernable ? Cameron s'est rendu l'autre jour en Irlande du Nord (qui forme, avec l'Angleterre, l'Écosse et le pays de Galles, le Royaume-Uni), une démarche qui constitue une première destinée à lui assurer les 18 MPs nécessaires à la mise sur pied d'une possible équipe minoritaire - encore que, sur ce total, les cinq représentants du Sinn Féin pourraient opter pour l'abstention. Une autre preuve a été fournie, bien involontairement, par le même leader, inspirateur d'une publicité suggérant qu'une paralysie parlementaire déboucherait sur « un gouvernement faible et indécis, ouvrant ainsi la voie à des querelles mesquines et à des accords passés sous la table ». La manœuvre a été mal accueillie par l'opinion publique et par les conservateurs eux-mêmes. Commentaire cinglant d'Alex Massie sur son blog du Spectator : « Balivernes que tout cela. Je suis le premier à applaudir à l'idée d'un gouvernement qui serait mené par Cameron, mais sans aller jusqu'à insulter l'intelligence de tout le monde. »
Comme pour compliquer un peu plus les choses, l'absence d'un score décisif ce soir ne pourrait tomber à un plus mauvais moment. Tout comme en février 1974 quand, l'opposition n'ayant pu mobiliser une majorité en sa faveur et l'économie mondiale étant en berne, il avait fallu recourir à des élections anticipées huit mois plus tard. Entre-temps, les finances publiques avaient commencé à piquer du nez, forçant Londres à appeler au secours le Fonds monétaire international. On n'a pas oublié alors le sursaut admirable de la population, qui s'était mobilisée comme aux heures les plus sombres du blitz de 1940-1941. Mais il y a trente-six ans, le déficit budgétaire représentait près de 7 pour cent du PIB ; il est de 12 pour cent aujourd'hui - autant que celui de la Grèce et plus important que celui de l'Espagne, les deux « hommes malades » de l'Europe. L'an dernier, l'État a engagé des dépenses représentant 48 pour cent du PIB alors qu'il ne percevait en taxes et impôts divers que l'équivalent de 36 pour cent. Au 31 décembre 2009, la dette extérieure était de l'ordre de six trillions de livres sterling, soit plus du quadruple du PIB. Cela signifie aussi que chaque sujet de Sa Gracieuse Majesté traîne un boulet de 100 000 livres sterling. Ce gouffre, c'est le prix de l'illusoire boom des années 2000-2008, quand le swinging London dansait sur un volcan.
Sans doute aussi que, s'ils venaient à confirmer les pronostics, les résultats de ce soir représenteront-ils le prix à payer pour un système électoral qui a déjà fait la preuve de ses capacités paralysantes. Mais bon, nous dira-t-on, la Grande-Bretagne a déjà survécu à la conduite automobile à gauche, au yard, au stone, au pence, à la guinea et au fluid ounce. Moins dreadful toutefois, isn't it ?


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