La révolte, chez Adonis, n’est pas une posture mondaine, mais un art de vivre. (Marwan Assaf)
Quoi que l'on dise, cependant, une chose demeure évidente. Adonis a une relecture du passé et du patrimoine arabe qui dérange certains. Qui fait monter la tension artérielle chez d'autres. Qui provoque les applaudissements des uns et dessine un sourire complice chez d'autres. Ses (rares) apparitions devant le grand public ne sont jamais ennuyeuses. Provocateur, il jette un regard sans concessions sur l'état d'un monde. Mais c'est toujours avec un grand panache et un calme légendaire que ce petit homme à la chevelure blanche, mousseuse lance ses constatations les plus virulentes. Les plus fracassantes.
Il affirme sans ambages, par exemple, que si Mahomet est le dernier prophète, nulle parole d'homme ne pourra plus être dite et, plus angoissant encore, plus aucune parole de Dieu non plus, puisqu'il a délivré son dernier message. « L'islam est devenu une idéologie »... Religion, poésie, politique, place des femmes dans la société... Adonis, qui se veut « mystique païen », revient sur les thèmes qui lui sont chers. Avec l'avènement de l'islam, affirme-t-il, la poésie a été réduite en un instrument au service de la religion. Ce n'est que sous les Omeyyades qu'elle a repris son souffle et sa liberté, pour atteindre son apogée au temps des Abbassides. Puis, nous sommes revenus en arrière. Et là, nous nous dirigeons tout droit vers un nouveau Moyen Âge. Il dénonce avec force la confusion de la religion et du politique dans le monde musulman. Une situation qui entraînerait l'immobilisation complète de la structure sociale. Il appelle à une révolution face à l'imbrication des pouvoirs.
Voilà plus de cinquante ans que le poète Adonis ne cesse d'interroger le monde, les hommes et les Écritures des trois monothéismes, « où l'homme se donne totalement à une parole révélée ». « Or cette parole, souligne-t-il, est devenue institutionnelle au point de justifier qu'on cherche à l'imposer par des conquêtes violentes. » »
Et d'ajouter : « On s'est évertué en ce siècle à nous entretenir de l' "unité arabe" et à prêcher le "nationalisme arabe". Nombreux sont ceux qui sont morts pour ces principes et ces valeurs. D'autres ont été torturés, emprisonnés, exilés. Et, au nom de cela, des régimes triomphaient ou chutaient. L'espace de la liberté régresse et la répression s'amplifie. Diminuent aussi nos chances dans la démocratie et une société civile plurielle et diversifiée. »
« Aujourd'hui, nous sommes moins croyants, plus confessionnels et plus fanatiques, lance Adonis. Moins ouverts aux autres et tolérants, plus cruels et renfermés. Et ce que nous appelons patrie est en train de se transformer en une caserne militaire ou un camp tribal ».
Le poète renoue avec la célébration de l'amour et du corps :
« Mais il n'y a pas que l'islam qui déteste le corps, tout court, pas seulement celui de la femme. Toutes les religions révélées rejettent ce qui est physique pour mieux valoriser la transcendance. »
« La culture arabe, affirme-t-il, est fondée sur deux choses essentielles : la religion et la poésie. Deux choses antinomiques, voire ennemies », conclut Adonis pour qui la révolte n'est pas une posture mondaine, mais un art de vivre.
* Rendez-vous également ce soir avec Adonis, pour une soirée poétique cette fois-ci, à l'auditorium Hariri de l'Université Balamand (Koura), à 19h30.


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