Le trottoir du Parlement, dans le centre du Caire, est devenu depuis plusieurs semaines le point de ralliement de dizaines de manifestations de mécontentement face au chômage ou la vie chère. Khaled Desouki/AFP
Mervat Rifaï, 34 ans, employée d'un organisme dépendant du ministère de l'Agriculture, bat le pavé devant l'Assemblée du peuple depuis plus d'un mois. « Ils ignorent totalement nos revendications mais nous resterons, parce qu'après tout ça, je ne rentrerai pas les mains vides », affirme-t-elle. Mme Rifaï a laissé ses trois enfants à leur père et aux voisins dans sa petite ville du gouvernorat de Beheira, dans le delta du Nil. « Nos salaires se situent entre 60 livres égyptiennes (LE, 8 euros) et 95 LE (13 euros) par mois », dit-elle.
Le trottoir du Parlement, dans le centre du Caire, est devenu depuis plusieurs semaines le point de ralliement de dizaines de manifestations de mécontentement face au chômage ou la vie chère. La plupart des protestataires campent là 24 heures sur 24, dormant à même le sol et se lavant dans les toilettes d'une mosquée voisine. Fonctionnaires, ouvriers sans emploi après la privatisation de leur usine ou handicapés réclamant le respect de leurs droits protestent inlassablement devant le bâtiment, en espérant être entendus. Tolérés par la police, les cortèges et sit-in témoignent d'un malaise social profond.
Ce mécontentement peine toutefois à déboucher sur des mouvements d'ampleur, comme ceux qui avaient secoué le pays dans les années 1970 en raison de la libéralisation des prix alimentaires, ou plus récemment des grèves de 2007/2008, notamment dans des cités industrielles. Une inflation aux alentours de 10 %, des flambées de prix ou des pénuries de certains produits de base - bonbonnes de gaz domestique, gazole, viande de bœuf - ont ces derniers mois aggravé l'exaspération d'une partie de la population. Le 30 mars, un tribunal a demandé au gouvernement de fixer un nouveau salaire minimum en Égypte, où près de 40 % de la population vit autour du seuil de pauvreté. Celui-ci est fixé depuis 1984 à 35 livres mensuelles (4,7 euros). Le secrétaire d'État au Développement économique, Othmane Mohamed Othmane, a récemment indiqué que le gouvernement pensait relever le salaire minimum à 450 livres (61 euros).
Hier, des centaines de personnes ont manifesté devant des bâtiments gouvernementaux pour réclamer une revalorisation de ce salaire à 1 200 livres (162 euros). À quelques mètres de Mme Rifaï manifestent des employés d'une compagnie fabriquant des téléphones, sans salaire depuis quatre mois. La compagnie, privatisée en 2000, a cessé le travail. « Le patron nous dit : le gouvernement vous a vendus, pourquoi voudriez-vous que je vous achète ? » dit Hicham Higazi, 39 ans, un employé. « Le patron a fait exprès de cesser le travail en prétextant que la compagnie perd de l'argent pour vendre le terrain sur lequel elle est construite », assure Abdallah Khauli, 43 ans, qui y travaille depuis 16 ans. Mais un ingénieur de la même compagnie, qui emploie plus de 1 200 personnes, affirme que « les appareils que fabriquait l'usine n'ont pas pu rivaliser avec les téléphones chinois dont le marché égyptien est inondé ».
Des personnes handicapées sont aussi venues protester. « Nos revendications sont simples : nous voulons un logement et l'application de la loi selon laquelle 5 % des postes doivent être réservés aux handicapés », dit Mahroussa Salem Hassan, 30 ans. « Pourquoi les handicapés sont-ils privés du droit aux soins alors que les femmes de ministres se font soigner aux frais de l'État pour des millions de dollars ? » se demande-t-elle. Selon la presse, non démentie par le gouvernement, certains ministres et leurs épouses se seraient fait soigner pour des millions de dollars à l'étranger aux frais de l'État.
Mona SALEM (AFP)

