« L'Olympe des infortunes », de Yasmina Khadra
Sa réputation de romancier international n'est plus à établir. Yasmina Khadra (pseudonyme de l'écrivain algérien Mohammad Moulessehoul) s'est taillée une part de lion dans les annuelles mêlées romanesques avec son talent de conteur et la richesse de sa narration. On lui doit, entre autres, Ce que le jour doit à la nuit (immense succès de librairie en 2008), Les hirondelles de Kaboul, L'attentat et Les sirènes de Bagdad. Regard percutant et nuancé sur les conflits qui opposent monde arabe et monde occidental.
Aujourd'hui, c'est du côté des paumés que se tourne la plume de Yasmina Khadra.
Avec L'Olympe des infortunes (Julliard, 232 pages), l'auteur de À quoi rêvent les loups plonge le lecteur dans un monde de misère sur un terrain vague coincé entre une décharge publique et la mer.
Dans cet espace battu par le vent, des clochards font vivre une cour des miracles contemporaine. Il y a là Ach le Borgne, Junior le simplet, Mama la fantomatique, Le Pacha et sa cour de soûlards pour une farandole où mensonge et culpabilité ont des dimensions insoupçonnées.
Tournée qui ne manque pas de piquant, de surprises, d'une certaine philosophie et non dépourvue de cocasserie et de tendresse.
Des mots qui font mouche pour une francophonie dans la lignée d'une Algérie qui a donné Albert Camus et dont on retrouve ici la lumineuse beauté avec un texte brillant qui ne craint ni les déchirures, ni les frustrations, ni les humiliations d'une fraternité humaine faite d'injustice, mais aussi de mansuétude et d'amour...
« L'enfant de La Tour de la Lune », d'Anwar Accawi
Anwar Accawi est un auteur libanais installé dans le Tennessee depuis les années 70, professeur à l'Université de Knoxville et qui écrit en anglais. Son livre L'enfant de La Tour de la Lune (aux éditions autrement Littératures, collection dirigée par Henry Dougier et Emmanuel Dazin, 158 pages) est en librairie à Beyrouth dans sa traduction française, signée Marie-Céline Cassanhol.
Livre au charme certain, alliant avec simplicité et bonhomie nostalgie, poésie, fraîcheur, drôlerie, saveur et parfums du pays du Cèdre. Comme une image qui refuse que le temps l'altère, la fane ou la jaunisse.
Un récit sur l'enfance qui a toute l'innocence, l'humour et la candeur, la malice des écrits de Marcel Pagnol ou Mark Twain, faisant revivre le vert paradis, non des amours enfantines, mais surtout le vert paradis de l'enfance où rêves, magie du quotidien, insouciances (ou bobos du cœur) et jeux de petits garnements font un délicieux et pétillant mélange dans les mémoires des hommes.
Comme un conte bleu, par petites touches fines et délicates, Anwar Accawi restitue un passé où « après une tornade qui a vu des poissons et des oranges tomber du ciel », son père revient, porteur d'une étrange boîte parlante : la radio. La radio fait son apparition à Majdaloun, un petit village dans la montagne libanaise.
Et ainsi s'égrènent, comme dans une opérette rahbanienne, la mélodie des souvenirs entre récoltes, tradition et soirées au clair de lune, entre randonnées sur de vieux sentiers et exaltations enfantines, entre ivresse des jeux puérils pour reconstruire le monde et sensualité des premiers émois, entre paysages qui se gravent dans les mémoires et découvertes des nouveautés de la vie.
Dans cette ronde impalpable, entre gramophone, tango et femmes à la séduction intense, se dessinent les images radieuses de l'enfance. Ces souvenirs qu'on n'oublie pas et qui ont toute l'allure de l'admirable formule de Schéhadé : « La lune est un cristal de bonheur et l'enfant se souvient d'un grand désordre clair... »
« Dix mille guitares », de Catherine Clément
Plus d'une vingtaine de romans et autant d'essais précèdent le nom de Catherine Clément, qui a habitué ses lecteurs non seulement à l'accumulation des prix (décernés d'ailleurs à très juste titre à cette femme qui fut à l'âge de 24 ans l'assistante de Vladimir Jankélévitch), mais aussi à son talent d'écrivaine, d'historienne et de conteuse.
En devanture des librairies, le dernier-né des romans de Catherine Clément, Dix mille guitares (éditions du seuil, 475 pages).
Non pas des guitares pour une sérénade, ou pour des accords flamenco et encore moins pour un concert collectif.
Le lecteur est devant un pan d'histoire, avec ses oubliettes et ses trous noirs. Il s'agit de la débâcle des Portugais au Maroc en 1578, où le jeune roi Sébastien vient de se voir infliger de lourdes pertes. La dernière croisade de l'Europe s'achève avec ces dix mille guitares à l'abandon sur un fumant champ de bataille. Suspense à propos de la disparition du jeune roi.
Pour pallier à cette attente, l'auteure éclaire les coulisses de l'histoire et s'adonne à un joyeux et pertinent déballage. Elle brosse des portraits truculents à travers une galerie de personnages hauts en couleur. Et cela va de la famille des Habsbourg aux guerres de religions les plus inouïes dans leur violence, en passant par les démesures de l'empereur d'Autriche et les révoltes de la reine Christine et son engouement pour Descartes.
Roman baroque et coloré avec vivacité, habité de personnages excentriques et extravagants. Et pour lier ce chassé-croisé de monarques un peu fous, le style, l'allant et l'érudition de Catherine Clément, parfaitement inspirée dans ces pages souvent délirantes. Un gros volume qui se lit en toute facilité et plaisir.
*En vente à la librairie al-Bourj, centre-ville.

