Zeinab Mohanna mène aujourd'hui campagne pour pouvoir recouvrer ses droits. Elle n'aurait jamais cru connaître un tel sort, surtout qu'elle occupait un très bon poste à l'Université de Charjah. Ayant fait ses études à l'AUB, elle a tout naturellement été choisie pour enseigner son savoir aux jeunes des Émirats à l'Université de Charjah. Maîtrisant parfaitement l'anglais, c'est cette langue qu'elle a été chargée d'enseigner aux jeunes du pays, devenant au fil des ans un des piliers de l'enseignement à l'émirat.
Sa carrière et sa vie ont pourtant basculé le 21 octobre 2009. Elle était en plein cours lorsqu'un officier de la sécurité lui a transmis une convocation devant le département des émigrés, au siège du service de sécurité. Sans prendre le temps de ranger ses affaires, elle se retrouve dans une salle avec une quarantaine d'hommes menottés venus du Pakistan, du Bengale et du Mali, accusés d'entrée illégale dans l'émirat. Au bout d'une heure d'attente, son tour arrive d'être interrogée. L'ironie du sort veut que ce soit un de ses anciens étudiants qui l'interroge. Il la traite donc avec un certain égard en dépit des quolibets de ses collaborateurs. Mais quelle n'est la surprise de la jeune femme de s'entendre demander pour qui elle a voté au cours des élections législatives de juin 2009... La jeune femme répond avec franchise, mais elle fulmine dans son for intérieur, convaincue qu'il s'agit là d'une atteinte à ses droits et à sa liberté. Elle comprend toutefois très vite qu'elle a fait l'objet d'une enquête très précise et que les dés sont jetés. Après de nombreuses questions sur ses affinités politiques, et même sur les montants des versements envoyés aux membres de sa famille au Liban, via les entreprises de transfert d'argent, ceux qui l'interrogeaient lui ont demandé de signer un papier sur lequel il est mentionné qu'elle a été extradée pour des raisons de sécurité. Elle a quelques heures pour quitter le pays, en principe pour une période temporaire d'un an. C'est ainsi qu'elle se retrouve à Beyrouth sans travail et sans indemnités. Selon elle, il s'agit d'un licenciement abusif qui n'a aucune justification légale. Elle veut donc réclamer ses droits. Mais Zeinab Mohanna comprend très vite qu'il s'agit d'un vaste plan dans lequel elle ne constitue qu'un petit maillon. Elle rejoint le comité des Libanais extradés des Émirats dont le chef, Hassan Alayane, multiplie les démarches pour tenter de mobiliser l'État libanais à cette cause.
Selon Hassan Alayane, qui occupait il n'y a pas si longtemps encore le poste de chef de section au quotidien al-Khaleej de Charjah, il y a officiellement plus de 120 personnes extradées des Émirats. À ces personnes répertoriées officiellement, il faut ajouter leurs familles qui les ont rejointes et d'autres qui préfèrent rester discrètes, dans l'espoir de rentrer un jour à Charjah. Alayane confie d'ailleurs qu'il se sent étranger au Liban, après avoir passé 28 ans dans l'Émirat. Lui aussi a reçu son ordre d'expulsion soudainement et sans justification convaincante. Après avoir discuté avec les autres expulsés, il a abouti aux conclusions suivantes : tous les extradés appartiennent à la communauté chiite, tous sont venus voter aux dernières législatives et tous ont la même coloration politique. De plus, ils font généralement partie de la classe aisée et occupent des postes bien rémunérés. Alayane cite ainsi un urologue, Ali Faour, chercheur médical qui a vécu dix ans aux Émirats avant d'en être expulsé sans appel.
Le chef du comité des extradés révèle qu'au cours de la visite du président de la Chambre Nabih Berry à Abou Dhabi, les autorités des Émirats lui avaient promis qu'une solution serait trouvée au cours des quatre prochaines semaines et qu'en attendant, le processus d'expulsion serait arrêté. Or quatre jours après cette visite, un Libanais a été de nouveau sommé de quitter les Émirats, selon le même scénario, sous couvert « d'expulsion sécuritaire ». Le dernier arrivé a quitté les Émirats il y a quatre jours, après avoir subi un interrogatoire de la même veine que ceux auxquels ont eu droit ses compagnons. Selon Alayane, on lui aurait même posé la question suivante : « Entre le Hezbollah et Israël, qui choisissez-
vous ? » Bref, il s'agirait, toujours selon les expulsés, d'un plan visant à pousser les chiites installés aux Émirats à s'opposer au Hezbollah, quand il ne s'agit pas carrément de l'espionner. Comme il y en a encore sur place plusieurs milliers, ces Libanais vivent désormais dans la crainte et font profil bas pour ne pas être contraints de quitter le pays. Hassan Alayane est d'ailleurs outré par l'inertie des autorités libanaises qui acceptent les dons accordés par les Émirats, tantôt des hélicoptères et tantôt des voitures, et ignorent le drame vécu par leurs concitoyens. Il insiste toutefois sur le fait que ni lui ni ses compagnons ne veulent provoquer une crise avec les Émirats, ils veulent simplement que leurs droits soient respectés. Si on veut les faire partir, il faut le faire dans le respect et selon la loi.
Pour sensibiliser les Libanais à ce drame, le comité des expulsés des Émirats organise d'ailleurs un sit-in jeudi à onze heures devant l'ambassade émiratie. Et toute la semaine, il compte multiplier les contacts avec les différents courants politiques pour qu'une solution à ce problème soit rapidement trouvée. Mais pour tous ces Libanais, le choc a été rude...

