Pierre Vallaud signant ses ouvrages. Photo Michel Sayegh
Se réclamant, d'emblée, de la vision du « temps long » chère à Fernand Braudel, Vallaud, ce soir-là, a évoqué « le paradoxe entre une mer et son destin », une mer intérieure insignifiante au regard des immensités bleues du Pacifique et de l'Atlantique, mais qui, des siècles durant, a été « le centre du monde », une mer qui a été à la fois « lieu de rencontre et de rupture », et où sont apparus et se sont succédé une dizaine de civilisations : Sumer, l'Égypte, la Grèce, les Phéniciens, Rome, Byzance, les Arabes, etc.
Une mer autour de laquelle sont apparus les monothéismes, les cités, l'écriture, la pensée rationnelle, la volonté de colonisation, le commerce, et dont la fécondité va durer très longtemps, avant et même après les grandes ruptures comme celle qui a séparé Rome de Byzance, puis, avec les Croisades, l'Occident de l'Orient, la chrétienté et l'islam.
Aujourd'hui, la Méditerranée est devenue « une mer secondaire », dit Vallaud, « elle a perdu son rôle d'échangeur », et à la rupture Occident-Orient s'est substituée la rupture Nord-Sud entre sociétés industrielles et pays émergents. Parmi les enjeux qui s'imposent désormais, l'historien cite la construction de l'Union pour la Méditerranée. « Cette Union doit se faire car c'est une nécessité », plaide-t-il, tout en affirmant que les enjeux politiques et culturels de la Méditerranée ne sont plus ce qu'ils étaient, qu'ils sont plus terre à terre, plus « techniques ». Ils s'appellent développement durable, hygiène, environnement, eau. Il suffit, dit-il en substance, de voir la saleté des plages de Libye, pour se rendre compter que la santé, en Méditerranée, est l'affaire de tous.
Vallaud plaide aussi pour « une culture du compromis » et demande aux acteurs politiques du pourtour méditerranéen de s'inspirer de ce que les Européens ont fait pour leur union et du dialogue qui a fini par s'engager, après des millions de morts, entre des ennemis héréditaires. La démocratie, la culture, la réflexion en commun jouent également un rôle fondamental dans le progrès vers cette union. En exemple, l'historien cite notamment les travaux des historiens turcs sur « le génocide » arménien.
En y songeant, ce qui manque peut-être à l'Union pour la Méditerranée, c'est une âme. Tous les programmes du monde ne parviendront pas à la construire, si cette âme manque. Il y a quelques semaines, Lech Walesa était à Beyrouth et nous avertissait : « Nous bâtissons aujourd'hui l'Europe avec la raison, mais nous avons oublié comment nous avons vaincu. » Ceux qui recommandent aujourd'hui les « petits pas » et les problèmes techniques doivent savoir que sans la foi, sans une vision et une volonté de paix ancrées dans la foi, rien de grand ne se fera. La Pologne a secoué le joug communiste par la foi, le charbon et l'acier de la Ruhr ont été mis en commun, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par la foi d'un Robert Schuman, d'un Jean Monnet, d'un Konrad Adenauer. Aujourd'hui, pourtant, la Constitution européenne ne fait plus aucune référence aux racines chrétiennes de l'Europe. Où donc trouver la volonté politique de bâtir l'UPM ?
Et c'est un fait que dans certains forums euro-méditerranéens, on a l'impression qu'entre la culture européenne en ce moment et les cultures des pays du Sud, il existe un hiatus anthropologique. On parle développement, peut-être, mais on ne parle plus d'un même homme. Or si le développement est une question de management, c'est aussi une question d'histoire. La gestion peut fournir des réponses, des clés de sortie pour certains blocages, mais ne saurait tout résoudre. Le corps social a ses temps, sa culture, ses résistances. Il croît comme une personne plutôt que comme un organisme biologique. Ses « saisons » prennent du temps, sa raison se forme lentement. C'est de tout cela qu'il faut tenir compte, quand des peuples décident de mettre leur destin en commun. La réponse à ces exigences ne peut être trouvée dans la dynamique de groupe, mais des rapports humains véritables où « tout l'homme » est pris en compte.


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