Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Le Billet

Tuer le temps

Ces dix derniers jours, le volcan islandais au nom imprononçable a remis sur le devant de la scène une formule galvaudée par des publicitaires avides de labelliser « terroir » un produit de consommation de masse manufacturé en un temps record dans une usine robotisée : donner du temps au temps.
En collant les avions sur 313 tarmacs, le Eyjafjall a effectivement donné aux 7 millions de passagers en faux départ le temps de se mettre les neurones en branle. Pendant que certains s'agitaient la matière grise pour trouver un moyen de rentrer à la maison, d'autres, inspirés, étaient pris de profondes pensées sur le rappel à l'ordre de mère Nature, la mondialisation effrénée, la course constante contre l'omniprésente montre, sur ce monde qui se déplace, en quelques heures seulement, d'un bout à l'autre de la planète. Avec, en conclusion de raisonnement, la nécessité de réapprendre à donner du temps au temps. Ce qui, dans le contexte, s'entend : réapprendre le temps du voyage.
Mais peut-on seulement le réapprendre ce temps ?
Historiquement, la réduction des temps de déplacement est, somme toute, un phénomène assez récent. Il n'y a pas si longtemps, voyager prenait du temps, surtout si l'on était pris d'une envie de sauter les frontières.
Au temps d'Agatha Christie, par exemple, l'aventure débutait dans les rayons « Voyage » et « Tropiques » des grands magasins londoniens. Le voyage, en l'occurence celui qu'elle fit avant la Seconde Guerre mondiale en Irak et en Syrie en compagnie de Max, son archéologue d'époux, continuait dans les effluves soufrées enveloppant le quai « continental » de la gare Victoria, « porte sur le monde au-delà de l'Angleterre », comme le raconte l'écrivain dans son récit de voyage Come, tell me how you live. Là, un train attendait, dont le moteur lançait une ronflante invitation au voyage en forme de message subliminal, « je dois partir, je dois partir, je dois partir », au rythme des pistons de la locomotive. À la porte d'un Wagon Pullman réservé auprès de la Wagon Lit Company, les effusions - une sœur en larmes affirmant avoir le terrible pressentiment qu'elle ne reverrait plus jamais sa chère Agatha -, ne prenaient fin qu'au coup de sifflet du contrôleur. Douvres, Calais et ses douanières - « les seules Françaises vraiment désagréables » -, puis L'Orient-Express et ses wagons bleus où l'on pouvait lire « Calais-Istanbul ». L'Orient-Express dont Agatha « aime le tempo qui commence Allegro con fuore, balançant, brinquebalant et jetant les uns et les autres d'un côté à l'autre dans sa folle hâte de quitter Calais et l'Occident, qui graduellement ralentit en un Rallentando alors qu'on avance vers l'est, jusqu'à devenir un véritable legato ». À 55 km/h - le vent dans le dos -, il fallait une petite semaine à L'Orient-Express pour rallier Alep, via les montagnes suisses, les plaines d'Italie, Venise, Trieste, la Yougoslavie, Istanbul... Un voyage au long cours rythmé par le passage des douanes, les changements de langue, d'écriture et de monnaie.
Un voyage au long cours accessible à une certaine partie seulement de la population. Certes, les congés payés avaient été instaurés dans différents pays d'Europe - Allemagne, France Belgique - dans le premier tiers du XXe siècle, mais l'ouvrier tourneur n'avait ni le temps ni les moyens de se payer L'Orient-Express et son train de sénateur.
Avant l'avènement de l'aviation commerciale grand public, hors aristocrates, hauts bourgeois et autres rentiers, les seuls à entreprendre de longs voyages étaient les émigrés. Destination principale : Ellis Island. Ces hommes, femmes et enfants avaient la possibilité de répéter l'expérience « voyage » dans deux cas de figure uniquement : s'ils avaient fait fortune dans leur nouvelle patrie ou s'ils s'étaient fait refouler par les services d'immigrations américains vers leur pays natal.
Aujourd'hui, le voyage s'est démocratisé, popularisé. On voyage partout, de la Corrèze au Zambèze, rapidement et plutôt facilement. Mais le voyage au long cours reste, lui, un produit de luxe, car coûteux en argent et surtout en temps. Le voyage au long cours n'est pas accessible à tous.
D'où la question : le volcan nous rappelle-t-il la nécessité de donner du temps au temps, ou se contente-t-il, cracheur sadique, de souligner notre statut inéluctable, à nous les représentants du tout-venant, d'esclaves du temps ?

Ces dix derniers jours, le volcan islandais au nom imprononçable a remis sur le devant de la scène une formule galvaudée par des publicitaires avides de labelliser « terroir » un produit de consommation de masse manufacturé en un temps record dans une usine robotisée : donner du temps au temps.En collant les avions sur 313 tarmacs, le Eyjafjall a effectivement donné aux 7 millions de passagers en faux départ le temps de se mettre les neurones en branle. Pendant que certains s'agitaient la matière grise pour trouver un moyen de rentrer à la maison, d'autres, inspirés, étaient pris de profondes pensées sur le rappel à l'ordre de mère Nature, la mondialisation effrénée, la course constante contre...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut