Rocío Molina, une danseuse qui allie de manière magistrale force et sensualité… (Houssam Mchaiemech)
En fond de scène: deux guitaristes (Francisco Cruz et Manuel Cazãs) et un percussionniste (Sergio Martinez). À leur droite, une rangée de chaises sur lesquelles vont s'installer deux hommes et deux femmes, tout de noir vêtus, les «cantaores», José Anillo et Emilio Florido, et aux «plamas» Guadalupe Torres et Cecilia Lizcano. L'assemblée flamenca ainsi formée, Rocío Molina fait son entrée sur scène. Bondissante!
En costume tailleur de cuir fauve et bottes beiges, elle surprend d'ores et déjà par sa tenue non conventionnelle. La musique se tait pour la laisser se livrer à un «zapateado» aux claquements de talons endiablés. Véritable tornade
d'énergie!
Ce n'est qu'à l'issue de cette première performance que les spectateurs, captivés, remarqueront le décor figurant un boudoir féminin placé à l'extrémité gauche de la scène, vers lequel Rocío Molina se dirige.
Sur le miroir, près du mannequin de couturière supportant une longue robe en velours vermillon et un châle andalou à longues franges, il est écrit au rouge à lèvres - et en arabe «kouni anti» - Sois toi-même!
Cette injonction d'authenticité, la «bailaora» va l'appliquer tout au long de son spectacle, intitulé, justement, Almario. Un terme, inspiré d'un poème de Federico Garcia Lorca, faisant, paraît-il, référence à l'âme.
En l'occurrence, l'âme du flamenco que cette jeune danseuse de 26 ans, célébrée par la critique en Espagne pour «sa force et son style particulier: créatif, courageux et intelligent», va transcrire dans un «baile» à la pureté ardente et à la sensualité rugueuse.
Devant son miroir, Rocío Molina va ôter sa tenue de cuir, relever ses cheveux en un chignon classique, se déchausser pour revêtir, tour à tour et devant le public, les différents costumes du flamenco. Des costumes, à la sobriété conforme à sa danse, qui n'ont rien à voir ici avec le folklore, mais sous-tendent l'idée-force de ce spectacle : la quête de sa vérité profonde, à travers une gestuelle puissante et épurée qui se dénude, strate par strate, de ses fioritures.
Toute en contorsions sinueuses, mouvements de bras et preste jeu de castagnettes, vêtue d'une longue robe noire à traîne, elle semble possédée par le démon de la danse, tel un magnifique cygne noir sauvage, tourbillonnant, exalté par le rythme scandé de la musique percussive et la voix puissante et rauque de l'un des «cantaores». Lequel s'avance au centre de la scène pour faire corps avec elle dans une «seguiriya» aux accents
tragiques.
La voilà qui ramasse ses jupons, les relève en un vénéneux bouquet de volants, retourne à son miroir pour faire glisser sa robe, nouer un foulard autour du cou, enfiler sur son justaucorps un pantalon et se livrer à une prestation d'une sensualité virile!
Puis, aidée de deux habilleuses, elle revêt sa tenue de lumière. Cette longue robe rouge sur laquelle elle va déployer le traditionnel châle aux longues franges, dans une danse où se mêlent tous les symbolismes du flamenco. Un tableau où les typiques grattements de guitares, battements de paumes et voix rocailleuses vont s'élever en un enivrant bouquet de rythmes embrasés, ponctués par les fameux olés!
Un dernier tableau de déshabillage-habillage dansé au son d'une seule guitare à la douceur nostalgique, et la voilà qui se retrouve en simple justaucorps, au plus près de sa vérité: un singulier mélange de force, de sensualité et de pureté.
Une incandescente tension que Rocío Molina aura sécrétée une heure durant, sans s'économiser. Avant de remettre sa tenue de cuir fauve du début pour quitter la scène... bouclant ainsi un remarquable spectacle chorégraphique, moderne et puissant. Salué par une standing ovation des plus enthousiastes.
* La plus grande salle de spectacle du pays, avec près de 1200 places sur deux niveaux.

