Ce qui est le plus drôle, ce n'est pas la façon extrêmement sainte-nitouche que les chargés du dialogue ont de se moquer des Libanais : ces derniers sont blindés, rompus à toutes le(ur)s hypocrisies et savent bien qu'à moins d'un ménage à trois endiablé entre Barack Obama, Mahmoud Ahmadinejad et Benjamin Netanyahu, et encore, rien ne sera possible. Ce qui est le plus drôle, c'est la consécration de moins en moins discrète et de plus en plus arrogante de la plus primitive des pratiques miliciennes.
C'est la marche du siècle. Entre juillet 2006 pour le dehors et mai 2008 pour le dedans ; entre l'aventurisme illégal et illégitime contre une armée israélienne qui n'attendait rien de moins pour étaler toute sa barbarie contre son voisin du Nord et l'utilisation tout aussi illégale mais totalement criminelle cette fois contre les autres Libanais, le Hezbollah, ses alliés politiques et surtout (c'est là que cela devient insupportable) la frange de la population libanaise qui lui y est affidée bon gré mal gré, se sont placés bien au-dessus de la loi, bien loin des lois, qu'elles soient fondamentales, dûment votées, ou, plus trivialement, celles qui obligent à un minimum de bienséance.
Désormais, les prosyriens du Liban, politiques et simples citoyens, se considèrent intouchables, s'autorisant ainsi l'exercice permanent et ricanant d'un terrorisme psychologique tridirectionnel. Un : sur le terrain : les références de Carlos Eddé à des projets expansionnistes dans les jurds de Jbeil et de Qobeyate sont en deçà de la réalité. Deux : dans la rue : quel Libanais aujourd'hui oserait réclamer un droit qu'un partisan du Hezbollah, par caprice ou par colère mais en tout cas fort de ce sentiment d'ultraprivilège que les caciques du parti de Dieu lui inculquent à longueur de prêches, a décidé de lui refuser ? Trois : en politique, comme vu et entendu jeudi en ce joli palais de Baabda : s'essuyant les pieds sur le peu de pratique démocratique et civique qui reste au Liban, les prosyriens multiplient les fatwas (quelle différence désormais dans la manière de faire de la politique entre Téhéran et Rabieh par exemple ?), interdisant à quiconque, chef de l'État, Premier ministre, ministres, députés ou journalistes d'évoquer les armes du Hezb et menaçant à tour de bras soit de se retirer de la table de dialogue soit, comble de la coquetterie, des pires cataclysmes s'ils n'étaient pas obéis.
Engoncés dans un rapport sadomasochiste inouï, quasi-sexuel à l'aune de cette domination insensée qu'imposent ces prosyriens définitivement bien entraînés par le régime de Damas (la fin de non-recevoir assénée à la gueule de la délégation chargée d'aller, dans la capitale syrienne, préparer la prochaine visite de Saad Hariri est un summum de morgue et de mépris), les pôles du 14 Mars se contentent de subir humiliations, coups de martinets, avanies et autres objurgations infantilisantes à souhait, à peine tempérés par quelques salutaires mais insuffisants sursauts de la part d'une troïka de plus en plus cible (é)mouvante des agressions du 8 Mars : Siniora-Geagea-Makari, véritable punching-ball d'ailleurs, jeudi dernier, à Baabda.
Avec, en ligne de mire, ce but ultime, qui provoquerait sans doute l'orgasme politique le plus retentissant que le groupe du 8 Mars ait connu depuis 2008 : la scission entre le chef des Forces libanaises et le Premier ministre, le dynamitage de ce binôme que les prosyriens peuvent remercier pour avoir sensiblement contribué à la divine victoire, en un certain 7 juin 2009, de l'Alliance du 14 Mars - une victoire dont le simple souvenir suffit à centupler la cruauté et la rage d'un 8 Mars décidément plus tireur fou que snipper professionnel : les attaques débordaient de partout, contre le chef de l'État par les bons soins d'un Wi'am Wahhab miraculeusement silencieux aujourd'hui, contre Saad Hariri en personne ou contre l'essentiel patriarche Sfeir, que le très hors-sujet Marwan Farès a jugé bon de cribler de critiques, emboîtant le pas, c'est bien plus surprenant, à la vice-présidence du Conseil supérieur chiite qui avait pourtant habitué les Libanais, du temps du toujours irremplaçable cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, à un maximum sinon d'intelligence politique, du moins de courtoisie.
Il n'en reste pas moins que l'ennemi numéro un, le wanted absolu reste le couple Courant du futur-Forces libanaises, et que, pour l'abattre, les prosyriens libanais ne reculeraient devant rien, devant aucune malfaisance, aucun effort pour soumettre davantage les autres à leurs diktats en collectionnant les chantages en tous genres ; ils ne reculeraient devant aucun harcèlement.
P.-S. : l'association IndyAct vient de lancer une campagne visant à lutter contre le harcèlement sexuel au Liban sous toutes ses formes et à encourager les victimes à porter plainte et à témoigner contre leurs agresseurs. Au-delà de l'excellence de cette initiative, qui prouve une nouvelle fois l'urgence d'une omniprésence de la société civile libanaise dans l'évolution du pays et des mentalités, rien n'empêche de généraliser cet instinct de survie et de dignité à la classe politique, à toutes celles et ceux qui subissent au quotidien la guérilla toute milicienne du camp que les urnes ont déclaré perdant mais qui tient, de toute la puissance, la suffisance et la grossièreté de ses armes illégalement conservées, le pays dans une paume, l'autre s'agrippant au fouet obligeamment prêté par le délicat voisin syrien, le tout entre deux retrouvailles surréelles au palais de Baabda.

