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Moyen Orient et Monde - Le Billet

Carton rouge

Commémoration est un mot sérieux. Un mot qui sort en compagnie de mots aussi sérieux que lui. Commémoration côtoie des expressions aussi droites dans leurs bottes que « conscience nationale », « mémoire collective », « identité ».
La commémoration est souvent l'assemblage complexe d'un moment heureux, telles la fin d'une oppression ou la fin d'une guerre, et d'une mémoire ou de souvenirs plus douloureux. En France, chaque 11 novembre, l'on commémore la fin de la Grande Guerre. Ce jour-là, sous l'Arc de Triomphe, le chef de l'État s'incline devant la tombe du Soldat inconnu. Le chef de l'État s'incline... Pas de bravade, ce jour-là, de la part du sommet de l'État devant des victimes dont la responsabilité de la mort incombe aussi à l'État que ce président incarne. Dans les petits villages de France, l'on dépose des fleurs devant le monument honorant la mémoire des morts de la guerre. Le 11 novembre n'est pas la glorification d'un État vainqueur sur un pays vaincu, le 11 novembre est le jour des victimes, le jour des poilus, ces martyrs des tranchées, dont les représentants sont de moins en moins nombreux. Et parce qu'ils sont de moins en moins nombreux, leur voix, qui raconte le sang, la merde et la boue, leur voix qui murmure « plus jamais ça », se doit de résonner à travers le pays. Ce murmure, ces gerbes de fleurs déposées, ces minutes de silence, cette mémoire ravivée, une fois par an, participent de la construction d'une identité collective, d'une identité nationale.
Le 13 avril, le Liban commémorait le début de la guerre civile. Le début à défaut de la fin. Passons...
À Beyrouth, ce jour-là, deux événements se sont télescopés aux alentours de 18h.
Le premier, organisé par l'association Umam, avait lieu au centre-ville, dans la carcasse spectrale, ovoïde et massive du Dôme. Entre les murs de béton grêlé étaient affichés les portraits de jeunes hommes et de jeunes femmes disparus depuis 20, 30, 40 ans. Stavro, Ali, Alfred... Des centaines d'êtres volatilisés depuis une vie. Non loin de ces portraits dont on voudrait tellement se souvenir de tous les noms de peur qu'un jour on oublie le nôtre, des panneaux blancs couverts de petits carrés. 200 000 petits carrés, comme autant de victimes de la guerre civile. Et l'appel, essentiel, pressant, vital, d'un collectif de Libanais et de Libanaises à l'édification d'un monument à la mémoire de ces 200 000 concitoyens, pères, mères, frères, sœurs, fils, filles. Dans les entrailles de ce dôme dégageant d'humides effluves, entre ces hommes et ces femmes morts ou probablement à jamais perdus, déambulaient d'autres hommes et d'autres femmes, Libanais et étrangers, jeunes et vieux, heureux d'être ensemble, parce qu'un peu tourneboulés par l'absence des autres.
Le second événement avait lieu à la Cité sportive. Il rassemblait une trentaine de politiciens de tous bords. Les uns portaient un maillot rouge, les autres un maillot blanc. Pendant trente minutes, ces politiciens ont couru derrière un ballon rond, sous un slogan qu'un « créatif » a voulu percutant : « Nous appartenons tous à une même équipe. »
Le match était interdit au public.
Certes, aucun match de foot ne se joue en public au Liban. Mais c'est précisément parce que aucun match de foot ne se joue devant des spectateurs, que celui-ci devait se jouer en public. Ou bien il ne devait pas se jouer du tout. Ultime affront au peuple libanais, le match s'est déroulé devant une palanquée de journalistes et de diplomates étrangers. Moment d'autocongratulation déplacé en forme de stratégie de communication tentant de revêtir les atours, bien trop grands et bien trop précieux, de la commémoration.
Commémoration est un mot sérieux. Un mot qui sort en compagnie de mots aussi sérieux que lui. Commémoration côtoie des expressions aussi droites dans leurs bottes que « conscience nationale », « mémoire collective », « identité ».La commémoration est souvent l'assemblage complexe d'un moment heureux, telles la fin d'une oppression ou la fin d'une guerre, et d'une mémoire ou de souvenirs plus douloureux. En France, chaque 11 novembre, l'on commémore la fin de la Grande Guerre. Ce jour-là, sous l'Arc de Triomphe, le chef de l'État s'incline devant la tombe du Soldat inconnu. Le chef de l'État s'incline... Pas de bravade, ce jour-là, de la part du sommet de l'État devant...
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