Ainsi serait-il désormais « interdit » de traiter de deux sujets précis : le contentieux libano-syrien et le dossier des armes du Hezbollah, et cette interdiction toucherait aussi bien les principaux responsables des partis politiques que le citoyen lambda. Que ces deux sujets constituent les deux principaux et fondamentaux sujets de conflit qui séparent aujourd'hui les Libanais n'est évidemment pas un hasard : la lecture « objective » de la nouvelle donne que les Libanais seraient appelés à faire est en effet à sens unique. Au nom du maintien de la paix civile, il s'agirait donc d'abandonner, à terme, deux revendications : l'indépendance politique et le monopole de la violence légitime, c'est-à-dire les deux éléments essentiels qui forment la souveraineté, le tout dans le cadre d'un retour à grands pas du climat liberticide qui a prévalu au Liban depuis les années 1990.
Pour arriver à ces fins, de toute évidence, il est nécessaire de provoquer la mort clinique des forces du 14 Mars. Ce sont en effet ces forces qui continuent encore de dénoncer l'impossibilité de la coexistence entre l'État et le mini-État du Hezbollah, et qui refusent de s'abandonner à une douce amnésie au sujet des trente ans d'occupation syrienne au Liban - tout en réclamant l'établissement de relations d'État à État et d'égal à égal avec Damas sur base de la souveraineté et de l'indépendance respectives des deux pays. C'est pourquoi des pressions inimaginables sont aujourd'hui exercées sur le Premier ministre Saad Hariri pour « suicider » le 14 Mars.
Pour Damas, un retour à la normale passe nécessairement par le divorce entre Saad Hariri et le président du comité exécutif des Forces libanaises, Samir Geagea, et plus globalement avec l'ensemble du camp politique chrétien souverainiste, et par la fermeture des bureaux et la cessation de toutes les activités du secrétariat général du 14 Mars, qui représente symboliquement la continuité de cette dynamique souverainiste. Des pressions face auxquelles Saad Hariri refuse pour l'instant de plier, mais qui vont crescendo. La presse du 8 Mars se fait d'ailleurs depuis quelques jours l'écho des revendications syriennes, citant l'ancien patron des services syriens au Liban, Rustom Ghazalé, pour qui « Saad Hariri n'a toujours pas compris les exigences de la nouvelle étape » - en l'occurrence, qu'il est condamné à suivre exactement la même trajectoire que Walid Joumblatt dans son rapprochement avec Damas.
De toute évidence, Damas a voulu donner un signal supplémentaire de son mécontentement au Premier ministre libanais, qui ne se soumet toujours pas à ses exigences : il s'est en effet affiché en public avec Samir Geagea samedi dernier, au terme d'un défilé des députés du Bloc du futur à Meerab en guise de soutien au chef des FL face à la campagne politique et médiatique de décrédibilisation de ce dernier sous le couvert de l'incident clanique de Oyoun Orghoche. Le Premier ministre tient donc bon et refuse aussi bien de désavouer ses compagnons de route que de torpiller, in fine, le secrétariat général.
Mais Damas a juste voulu envoyer un signal supplémentaire, sans plus. Une sorte de simple rappel à l'ordre, quoi. C'est pourquoi, hier, son « ambassadeur plénipotentiaire », Wi'am Wahhab, a précisé sur la chaîne télévisée du Hezbollah que le problème n'était que « technique », et qu'il ne fallait pas lui donner plus de signification. Et al-Manar de rajouter que la visite aurait finalement lieu en milieu de semaine prochaine. De son côté, Saad Hariri s'est bien gardé d'entrer dans la polémique. Il en a même considérablement minimisé l'importance, non sans en avoir évidemment capté le sens. Cependant, une analyse de l'attitude du Premier ministre voudrait que si incident il doit y avoir dans les relations nouvelles avec Damas, ce qu'il ne souhaite guère au demeurant, ce n'est ni selon le timing syrien, et encore moins sur une question aussi banale. Le chef du gouvernement souhaiterait ainsi montrer qu'il entend rester positif avec Damas, malgré les turbulences, sans se laisser entraîner dans un conflit piégé et tout en continuant à faire preuve de résilience sur l'essentiel. C'est pourquoi, dans les milieux haririens, la théorie « technique » a également été mise en exergue, le ministre Mohammad Rahhal affirmant hier que plusieurs directeurs généraux sont « en voyage », ce qui a conduit au report de la réunion.
La stratégie du 8 Mars est évidente : il s'agit d'occulter toute discussion sur les armes du Hezbollah. C'est ce qu'il ressort clairement du comportement de plusieurs participants à la table de dialogue : Walid Joumblatt, fraîchement revenu de Damas, prendrait nettement position pour que le dossier des armes ne soit plus évoqué, ce qu'il a déjà affirmé à l'issue de sa dernière rencontre avec le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Michel Aoun l'a dit clairement : il « interdit » à quiconque désormais de parler des armes ; sinon il se retirera de la table de dialogue. Talal Arslane doit, de son côté, présenter sa vision de la stratégie de défense, mais il a affirmé à al-Manar hier soir que la table de dialogue n'est pas destinée à traiter des armes du Hezbollah, mais de la stratégie de défense. Et les dernières déclarations du président de la Chambre, Nabih Berry, s'inscrivent dans le même sens. Le représentant du Hezbollah, Mohammad Raad, pourra donc s'asseoir bien tranquillement et regarder ses camarades défendre l'arsenal du Hezbollah en s'efforçant d'en faire un interdit.
Certains analystes estiment que la menace de Michel Aoun de se retirer si le dossier des armes est soulevé durant la réunion est un message syrien adressé au président de la République. La Syrie a en effet été courroucée par la convocation du président Sleiman à la dernière réunion de la table de dialogue, au lendemain de sa visite à Doha et du sommet du « front du refus » à Damas. L'initiative de l'ancien Premier ministre Fouad Siniora de rayer le terme de « résistance » du communiqué final a rendu le 8 Mars encore plus furieux. Wi'am Wahhab et Abdelrahim Mrad sont aussitôt montés à l'assaut pour attaquer le chef de l'État, coupable, à leurs yeux, d'avoir laissé faire. Les propos du député Aoun constitueraient donc rien moins qu'une mise en garde au président Sleiman, toujours selon ces analystes. Reste à savoir ce que fera le chef de l'État aujourd'hui : acceptera-t-il le principe de cette séparation artificielle entre la « stratégie de défense » et « l'arsenal du Hezbollah », qui doit conduire à occulter tout dialogue sur les armes ?
D'autant que le 14 Mars entend, lui, ne rien concéder au 8 Mars et poser exclusivement le problème des armes aujourd'hui. Le communiqué du secrétariat général était clair dans ce sens. Le 14 Mars devrait ainsi mettre sur la table le document sur les sept points pour protéger le Liban, adopté au dernier congrès de la majorité au Bristol, le 14 mars dernier. Un document qui est bâti, rappelons-le, sur le concept de l'État comme fondement essentiel de la stratégie défensive, et donc sur le monopole de la violence légitime. Cela conduira-t-il à l'implosion immédiate de la réunion ? Surtout que le 14 Mars refuse, selon ces sources, de se laisser entraîner dans des diversions, comme par exemple la question des armes palestiniennes à l'extérieur des camps : cette question a en effet déjà fait l'unanimité lors de la première séance de dialogue en 2005, et il ne reste plus qu'à mettre en application, au sein du Conseil des ministres, la décision d'organiser le démantèlement de ces milices. À condition, bien entendu, que Damas, qui les finance et les soutient, le « veuille » bien.
Bienvenu au pays des cercles vicieux, où la table de « dialogue » est vouée, rapports de force obligent, à être, en vérité, celle de tous les tabous.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud