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Moyen Orient et Monde - Le Point

Tragique Pologne

Parmi les 97 passagers du Tupolev TU-154 qui s'est écrasé samedi près de Smolensk, figuraient des descendants d'officiers abattus d'une balle dans la nuque par l'Armée rouge en 1940, le dernier président en exil Ryszard Kaczorowski et Anna Walentynowicz, dont le licenciement en 1980 des chantiers navals de Gdansk où elle était employée fut le déclencheur du mouvement qui devait aboutir à Solidarnosc, la fin du régime communiste dans le pays et représenter la première brèche - lourde d'une symbolique dont nul encore ne percevait l'importance - dans le mur de Berlin.
L'histoire de la Pologne, c'est cela aussi, cela surtout : un tissu dru, fait d'innombrables fils, marqué par la tragédie, la bravoure et aussi ce zeste de folie sans quoi la plus exaltante des entreprises paraît condamnée à l'échec (que serait la France napoléonienne devenue sans l'épisode du pont d'Arcole ?). Et le fait que les passagers de l'avion se rendaient vers Katyn pour une messe à la mémoire des milliers d'officiers polonais froidement exécutés sur l'ordre de Joseph Staline n'est pas pour apaiser, au contraire, la douleur d'un souvenir toujours vivace soixante-dix ans après. « Cette tragédie est sans précédent dans notre monde contemporain », a jugé le Premier ministre Donald Tusk, traduisant ainsi le sentiment général de ses concitoyens, celui aussi de tous ceux qui, ces dernières quarante-huit heures, ont suivi, horrifiés, les nouvelles de la catastrophe. Poignant, l'aveu d'Elzbieta Jakubiak, ancienne chef du cabinet du président disparu, aujourd'hui députée du parti Droit et Justice, traduit la perplexité d'un régime confronté à la disparition de la presque totalité de sa classe dirigeante. « Nous n'avons aucune expérience dans l'histoire de la nouvelle République », a dit cette brave dame. La vérité est qu'aucune nation ne pourrait prétendre être logée à meilleure enseigne. Quand un pays perd, entre autres, son président, ses chefs d'état-major, le gouverneur de sa Banque centrale, il ne peut que prendre le ciel à témoin de son impuissance et attendre en priant pour que le renouvellement d'une grande partie de sa classe politique se déroule sans encombres.
La question qui se posera dans un avenir proche est celle de savoir si, à la faveur de cette opération, d'une ampleur sans précédent, de nouvelles orientations vont se dégager, susceptibles de bouleverser en profondeur le paysage de cette Europe hier qualifiée de nouvelle par Donald Rumsfeld. Avec son frère jumeau Jaroslaw, Lech Kaczynski avait combattu le communisme tout au long de la guerre froide ; en acteurs plutôt qu'en simples spectateurs, ils en avait assisté à la chute avant d'être propulsés en 2005 à la tête l'un de l'État, l'autre du gouvernement, et, par un jeu du balancier dont l'histoire est coutumière, de faire basculer la Pologne à droite. Sur les bords de la Vistule, il était bon de soutenir les mouvements démocratiques en Ukraine et en Géorgie et de plaider pour l'arrimage des anciennes marches de l'empire des glaces à l'Alliance atlantique. On voyait là le barrage idéal face à toute nouvelle visée dominatrice, russe cette fois après avoir été soviétique.
L'un des innombrables problèmes de la Pologne est qu'elle se trouve flanquée au nord-est par la Russie, à l'ouest par l'Allemagne. Et qu'elle s'accommode bien mal de cet encombrant voisinage. On peut le juger trop nationaliste et trop conservateur , mais ce président en était venu à incarner - avec quel panache ! - un pays qui commençait à renouer avec son glorieux passé et à faire acte de candidature au rôle de porte-parole des anciens féaux de l'URSS, se voulant à égale distance de celle-ci et de l'Europe occidentale. Une situation qui n'avait pas toujours l'heur de plaire à l'une et à l'autre, sans compter que le rapprochement avec l'Amérique, amorcé quand George W. Bush se trouvait encore à la Maison-Blanche et qu'il n'avait pas la cote dans cette partie du monde, ne s'avérera pas aisé.
Notre père, aimaient à rappeler les deux Kaczynski, s'était enrôlé dans les rangs de la résistance, lors de la Seconde Guerre mondiale, quand notre mère soignait les soldats blessés ; nous-mêmes avons longtemps combattu les Rouges. Ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent afficher un tel curriculum vitae et prétendre ainsi assumer une difficile succession à des heures des plus critiques. Quand se seront fanées les fleurs qui cachent les pavés du centre de Varsovie et que s'éteindront les lumières du square Pilsudski, force sera de revenir aux dures réalités du quotidien. C'est-à-dire, encore une fois, à la navigation malaisée entre deux mondes, deux politiques, deux conceptions de la société. En somme, deux dangers.
Parmi les 97 passagers du Tupolev TU-154 qui s'est écrasé samedi près de Smolensk, figuraient des descendants d'officiers abattus d'une balle dans la nuque par l'Armée rouge en 1940, le dernier président en exil Ryszard Kaczorowski et Anna Walentynowicz, dont le licenciement en 1980 des chantiers navals de Gdansk où elle était employée fut le déclencheur du mouvement qui devait aboutir à Solidarnosc, la fin du régime communiste dans le pays et représenter la première brèche - lourde d'une symbolique dont nul encore ne percevait l'importance - dans le mur de Berlin.L'histoire de la Pologne, c'est cela aussi, cela surtout : un tissu dru, fait d'innombrables fils, marqué par la tragédie, la bravoure et aussi ce zeste de folie...
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