Dès le départ, les Libanais se sont divisés sur le concept d'indépendance. La majorité, qui la voulait inconditionnelle, et qui a gagné, avait en face d'elle un camp estimant qu'il fallait la protéger par des garanties externes. Puis, il y avait eu la confrontation avec la vague nassérienne, en 1958. Suivie, en 1975, par la guerre contre la déferlante palestinienne soutenue par la moitié de la population. Même chose, quoique avec des affrontements militaires plus épisodiques, lors de la présence des troupes syriennes. Le pire, sans aucun doute, ce sont les multiples guerres que des parties locales se sont livrées pour des raisons internes.
Aujourd'hui, le bras de fer, plus pacifié sur le terrain, n'en est pas pour autant plus feutré, ou moins redoutable. Il se livre autour de cet enjeu : le retour, par la fenêtre, d'une domination syrienne évacuée par la grand porte en 2005. Encore une fois, une fraction libanaise, le 8 Mars et ses alliés, apporte son concours aux visées d'une partie étrangère. Tandis que le 14 Mars, qui lutte pour l'indépendance, la souveraineté, les libertés et l'État de droit, ne peut évidemment pas rejeter l'appui des Occidentaux, ou des Arabes modérés, qui approuvent ces objectifs. Dès lors, les deux camps libanais en présence apparaissent, si l'on ne prend pas garde à des distinctions idéologiques essentielles, comme relevant l'un de l'axe syro-iranien et l'autre de la mouvance américano-saoudienne.
Trop simplifié ou pas, le clivage est bien là. Crucial, puisqu'il porte sur l'existence même de l'entité libanaise, que seul un État digne de ce nom peut cristalliser, et pérenniser. D'où les attaques portées contre les symboles et les instruments de ce projet : le président de la République, le président du Conseil ainsi que son prédécesseur, et les Forces de sécurité intérieure.
On relève, par un ricochet qui rappelle que des ambitions internes se greffent toujours sur les considérations d'axes étrangers, que la plus fracassante des offensives s'est produite à Rabieh. C'est là, en effet, que Wi'am Wahhab a demandé au président Sleiman de démissionner, au sortir d'une rencontre avec Michel Aoun. Ce dernier avait été le premier à proposer, comme solution à la précédente crise de la présidentielle, un président de consensus transitoire, dont le mandat se limiterait à deux ans, pour être suivi par un président fort, premier magistrat d'une troisième république, et dont la durée de pouvoir serait fixée par une nouvelle Constitution.
Cela étant, la campagne actuelle vise d'abord à ébranler le régime, afin qu'il cesse d'être attractif aux yeux des indépendants. Et à rendre bien définitif l'affaiblissement manifeste du 14 Mars, pour que le 8 Mars lui arrache la majorité parlementaire, en portant Walid Joumblatt à renoncer à son centrisme et à rallier carrément l'opposition prosyrienne.
Après quoi, un gouvernement de coalition serait installé, pour mettre sous le coude la question de l'armement du Hezbollah et de la stratégie de défense. Comme pour torpiller les résolutions 1701 et 1559 de l'ONU, en entravant, autant que faire se peut, le procès engagé devant le tribunal international pour l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons, comme pour les autres attentats ou assassinats enregistrés par la suite sur la scène libanaise.
Ce gouvernement aurait pour directive de ne pas hésiter à engager le fer avec le président Sleiman, au cas où il refuserait d'en avaliser les décisions. En cas de blocage, les mémoires se réveilleraient. Pour soutenir que le général Michel Sleiman n'était pas en droit, aux termes de l'article 49 de la Constitution, d'être élu chef de l'État, du moment qu'il n'était pas à la retraite depuis plus de deux ans. Son élection risquerait, si les prosyriens décidaient de mettre le paquet, d'être invalidée rétroactivement.
Rappelons que pour éviter un tel faux pas, le président Hussein Husseini avait proposé que l'on amendât l'article 49 C avant de voter Sleiman. Mais le président Nabih Berry avait refusé, sous prétexte que cela conforterait la légitimité du gouvernement Siniora, qu'il ne reconnaissait pas, et dont il laissait 170 projets dormir dans les tiroirs de la Chambre.

